PÉCHEUR, RECONNAIS L'AMOUR DE DIEU POUR TOI
Mc 2, 12
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C (22 mars 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Dès les premiers temps de l'Église, on avait coutume de célébrer ce que nous célébrons ce soir, au moment même d'entrer dans la Pâque : les pénitents qui, après plusieurs mois, voire plusieurs années de pénitence publique, n'avaient pas pu participer au signe même de la communion, l'eucharistie, ces pénitents étaient réadmis solennellement dans le mystère de cette communion. Ce jour-là, alors qu'Ils étaient restés à l'entrée de l'église à faire pénitence, ils étaient réintroduits solennellement par l'évêque dans la communauté ecclésiale. Nous en gardons encore une autre trace dans le très beau texte de Jean Chrysostome que nous lirons au cours de la nuit pascale, texte dans lequel Jean Chrysostome prononce au nom du Seigneur une sorte d'absolution collective, peut-être que c'était permis à l'époque, en disant : "Venez, même si vous vous êtes repentis à la dernière heure, même si vous êtes comme le bon larron, eh bien je vous invite maintenant à entrer dans la Pâque de Dieu, dans le pardon qui vient du Christ mort et ressuscité et qui s'étend sur le monde entier".
Ainsi donc ce soir, si nous sommes réunis au moment même d'entrer dans l'acte du passage du Christ de ce monde à son Père, si nous sommes réunis au moment où nous allons le suivre pas à pas, dans les dernières heures de sa vie sur la terre jusqu'à son entrée glorieuse dans le Royaume des cieux, c'est que le sacrement de la réconciliation, le sacrement de la pénitence et de la conversion des pécheurs a quelque chose à voir immédiatement avec le mystère même de la Résurrection. Et là, il faut nous dégager résolument de cette manière de voir la pénitence comme une sorte de préalable à la vie bienheureuse, comme si c'était une opération de dégagement avant qu'on ne passe aux choses sérieuses. La pénitence, le sacrement de la réconciliation est l'œuvre même de la Résurrection en nous. Comment ?
Habituellement nous regardons le mystère de la pénitence sous le biais de cet effort ou de cette démarche que nous faisons personnellement. Habituellement nous regardons le sacrement de pénitence comme cet effort par lequel l'homme essaye de se surpasser lui-même, de se reconnaître pécheur devant Dieu et qu'ainsi, à travers la difficulté de l'aveu, il "mérite" pour ainsi dire un pardon. Mais le pardon peut-il se mériter ? Après ce que nous avons en tendu de la bouche de Paul "alors que nous étions pécheurs et dans la faiblesse, Dieu nous a aimés, alors que normalement on ne donne même pas sa vie pour un homme juste parce qu'il y faut une très grande générosité."
Le pardon est immérité, le pardon est donné par Dieu sans que nous ayons aucun faire valoir à présenter devant Lui. Le pardon est grâce et le pardon n'est pas le résultat de cet effort par lequel nous nous surpasserions nous-mêmes, ce n'est pas vrai. Mais alors d'où vient le pardon ? le pardon ne peut venir que de Dieu. Ce que nous célébrons ce soir ne peut venir que de Dieu. Et comment ? parce que, et c'est là, je crois, cette chose inouïe que la foi chrétienne nous demande de croire, Dieu s'intéresse au pécheur. Normalement le pécheur, l'ennemi, celui qui est dans un rapport de violence et de refus ne peut susciter au mieux que l'indifférence. Quand quelqu'un nous a méprisés, quand quelqu'un nous a bafoués, normalement cela éveille en nous des sentiments de violence et de vengeance, car on considère humainement que ce qu'on peut faire de mieux, c'est de se détourner et de mépriser. Or de la part de Dieu, jamais aucun sentiment de cette sorte n'a jamais pu traverser son être et son attitude vis-à-vis de nous. Dieu aime les pécheurs et il faut comprendre ce que ça veut dire.
Dieu aime les pécheurs non pas par cette sentimentalité perfide, de cette intelligence perverse qui pourrait le pousser à nous dire : "Je te comprends, à ta place j'aurais fait la même chose", Dieu aime les pécheurs parce que, lorsqu'Il se penche sur nous, lorsqu'Il nous regarde, Il nous regarde avec ses yeux et avec son désir.
Quand Dieu regarde les pécheurs que nous sommes, Il voit plus loin que le péché, Il voit au-delà même de nos péchés, et le pécheur si abandonné, si désespéré, si détourné qu'il soit, Dieu le regarde comme quelqu'un qui reste l'objet de son désir. Dieu a tellement aimé le monde, le désir pour chacun d'entre nous, nous ne pouvons pas l'imaginer. Dieu s'intéresse à nous comme pécheurs non pas par complicité, mais parce que, nous regardant tels que nous sommes, Il y voit déjà les germes de la puissance de sa vie et de sa Résurrection.
Et lorsque ainsi, Dieu se penche sur nous, lorsque nous venons à sa rencontre par le sacrement de la réconciliation, ce n'est pas Dieu qui de l'extérieur nous dit : "maintenant c'est fini, Je n'en tiens plus compte, l'ardoise est effacée et les comptes sont réglés", mais lorsque Dieu nous regarde, Il vient se faire Lui-même, au plus intime de notre chair de péché, source de résurrection. C'est parce que Dieu s'intéresse infiniment à nous, parce qu'Il n'a jamais désespéré de nous qu'à ce moment-là, Il veut venir en nous, Il peut pénétrer dans les secrets et les arcanes de nos ténèbres et de notre péché pour y faire resplendir sa gloire.
Vous comprenez l'importance de cet évangile de la guérison du paralytique que nous venons d'entendre. C'est un des premiers signes que Jésus ait posé et les pharisiens, à propos d'une guérison où Il s'agit de relever un infirme couché, disent : "Comment peut-Il remettre les péchés ?" Jésus répond de cette façon étonnante : "Mais remettre les péchés d'un côté, pardonner, réconcilier et faire se le ver le paralytique de l'autre, le remettre debout c'est tout un. L'un n'est pas plus difficile que l'autre, c'est la même œuvre. Pardonner le péché, faire entrer dans le cœur pécheur de l'homme la force du désir de Dieu, quel motif cela peut-Il avoir ? sinon ce motif : y faire entrer par le pardon lui-même la puissance du Ressuscité qui relève l'homme, qui le fait se tenir debout devant Dieu. Voilà la guérison du paralytique, voilà notre guérison ce soir, voilà l'aboutissement de notre carême, ce n'est pas un aboutissement, c'est un commencement.
Au moment même où Jésus entre en nous pour y faire vibrer et y déployer la puissance infinie de son désir de Dieu sur chacun de nous, Il y fait entrer en même temps la même puissance, que dis-je ? une puissance infiniment plus grande que celle qui relevait le paralytique, Il y fait entrer la puissance de sa Pâque et de sa Résurrection.
Voilà, le sens même de ce que nous célébrons ce soir. Pécheurs nous sommes, et je dirai d'une certaine manière pécheurs nous allons rester, car nous ne nous faisons aucune illusion nous savons bien que les résolutions sont toujours faites pour ne pas être tenues, c'est bien dommage, mais ça fait partie du lot commun de notre humanité. Pécheurs nous sommes et même si nous devons rester pécheurs, reconnaissons que comme pécheurs nous sommes déjà relevés, nous sommes déjà debout, nous sommes déjà saisis dans le mystère de la Résurrection. Oui, ce soir si pécheurs que nous sommes, si pauvres et si faibles que nous soyons, si injustes et si ennemis de Dieu que nus restions encore par tant de fibres de notre corps et de notre cœur, cependant nous sommes déjà envahis par le désir de Dieu, et ce désir est un désir de vie pour nous, au cœur de chacun d'entre nous. Et ce que nous allons fêter durant ces quatre jours n'est que la manifestation de la puissance de ce désir de Dieu en nous. Oui, dans la chair de l'homme le désir de Dieu pour l'homme pécheur devient Résurrection.
Voilà, ce que nous croyons. Nous sommes fous de penser des choses pareilles, nous sommes fous de croire que l'homme pécheur peut être saisi par le désir de Dieu pour devenir vie éternelle. Et pourtant Dieu n'a pas d'autre rêve que celui-là, que cette folie de faire vivre de sa vie celui-là même qui était devenu son ennemi.
Frères pécheurs, reconnaissons notre dignité, je dirai même notre dignité de pécheurs, non pas parce que nous sommes fiers de nos péchés, mais parce que nous sommes fiers du désir de Dieu sur nous et de la puissance de sa vie et de sa Résurrection. Et c'est seulement dans cette fierté que bientôt, dans la nuit de Pâque nous pourrons chanter ensemble.
ALLELUIA