PÈRE, JE VIENS À TOI

Jean 12, 12-19

Vigiles du dimanche des Rameaux

(16 avril 2000)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, nous avons chanté tout à l'heure dans le Répons, la phrase suivante : "Père Saint, glorifie-moi de la Gloire que j'avais auprès de Toi, avant que commence le monde, et maintenant, voici que mon âme est troublée. Père s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi".

Dans l'évangile de saint Jean, après que Jésus eût longuement parlé avec ses disciples pendant ce dernier soir du jeudi qui précédait sa mort, leur ayant dit en quelques heures plus de choses qu'Il n'en avait dites en trois années de sa prédication sur les routes de Galilée, après que Jésus leur eût ainsi parlé, l'évan­gile nous dit : "Il leva les yeux au ciel et dit : "Père l'Heure est venue, glorifie-moi de la Gloire que j'avais auprès de Toi avant que fut le monde". (Jean 17,1 et 5). On a dit souvent que ce chapitre dix-sep­tième de saint Jean, cette prière qu'on appelle parfois la Prière Sacerdotale de Jésus était au fond, la prière de Jésus en croix. Et je crois en effet que ce passage qui termine l'entretien de Jésus avec ses disciples après la Cène, ce passage marque le moment où Jésus bascule dans sa Passion. Jusque-là, Il a parlé aux foules, Il a parlé à ses disciples, Il a parlé aussi aux pharisiens, aux sadducéens, aux scribes, Il a parlé aux pécheurs, aux pauvres, et maintenant, Il se tourne vers son Père et si nous y réfléchissons bien, désormais, Jésus pratiquement ne parlera plus qu'à son Père. Certes, Il dira quelques mots accidentels à Caïphe : "C'est toi qui l'as dit !" (Matthieu 26, 6 b) ou à Pilate : "Mon Royaume n'est pas de ce monde" (Jean 18, 36), mais l'essentiel du chemin spirituel de Jésus à partir de ce moment-là, c'est avec le Père, seul avec Lui, qu'Il va le vivre jusqu'au moment de sa mort et de sa Résurrection.

"Père, l'Heure est venue" (Jean 17, 1) "Père, maintenant je viens à Toi" (Jean 17,11).

Et embrassant d'un regard toute cette foule qui l'entoure, celle des disciples, celle des bourreaux, celle de ceux qui refusent de croire, celle de l'huma­nité tout entière jusqu'à la fin des temps, Jésus dit : "Père, garde en Ton nom ceux que Tu m'as donnés" (Jean 17, 11).

"Père, ils sont dans le monde tandis que je viens à Toi" (id).

"Père, je me sanctifie pour qu'ils soient eux aussi consacrés dans la Vérité" (Jean 17, 19).

"Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font" (Luc 13, 34).

"Père, qu'ils soient UN comme Toi et Moi, Toi en Moi, nous sommes UN " (Jean 17, 21).

Ayant ainsi en quelque sorte présenté au Père ses amis de tous les temps, ses frères, les ayant pré­sentés dans un dernier geste d'offrande, c'est seul à seul avec le Père maintenant, qu'Il va se tenir.

"Père, je viens à Toi " (Jean 17,11).

"Père, tout ce qui est à Toi est à Moi, et tout ce qui est à Moi est à Toi" (Jean 10,17).

Et c'est en parlant avec le Père que Jésus va s'enfoncer dans la détresse, la déréliction et la mort.

"Père, mon âme est triste à en mourir" (Marc 14,34).

"Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi" (Marc 14,36).

"Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Marc 15,34).

Puis, finalement, remettant toutes choses, s'abandonnant : "Père, entre tes mains, je remets mon Esprit" (Luc 23,46).

En ces quelques mots qui jalonnent cette Pas­sion du Christ, ces quelques mots si intimes, ces confidences faites au Père et au Père seul, en ces quelques mots se résume tout l'itinéraire de l'Incarna­tion et de la Rédemption. C'est pour cela que Jésus est venu dans le monde, et maintenant, il quitte le monde pour retourner auprès du Père, parce que l'Heure est venue pour que tout s'accomplisse, que tout soit achevé (Jean 19, 30), c'est pour que les hommes soient pardonnés parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font, c'est pour que les hommes soient rassemblés dans l'unité du Père, du Fils et de l'Esprit, c'est pour que les hommes parviennent à la contemplation de Dieu pour laquelle ils ont été créés, c'est pour cela que Jésus accepte de boire cette coupe : "Père que Ta volonté soit faite, non pas la mienne mais la tienne" (Luc 22, 42).

Et si Jésus a voulu que ces paroles si intimes, si secrètes, si personnelles et si uniques, qui n'appar­tiennent qu'à Lui, ces Paroles qu'Il murmure au Père, s'Il a voulu que ces Paroles, jusqu'aux plus déroutan­tes, jusqu'aux plus déchirantes, nous soient transmi­ses, c'est que d'une certaine manière, "si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il prenne sa croix et me suive" (Luc 9, 22). Il faut que ces paroles avec tout l'itinéraire qu'elles représentent deviennent nôtres. Jésus ne les as pas dites pour Lui seul, même si elles sont le secret le plus intérieur de son cœur, de sons cœur à cœur avec le Père, Il les a dites pour Lui, mais aussi pour nous. Et c'est cela je crois, que signifie l'épisode d'Abraham et d'Isaac que nous lisions tout à l'heure : quand Abraham et Isaac gravissaient le Mont de Moriah, c'était déjà les pentes du Golgotha et le bois que portait Isaac c'était déjà le bois de la croix. "Père, dit Isaac, je vois le feu et le bois, mais où est l'agneau pour le sacrifice ?" (Gen.22, 7). Et quand Isaac a été lié par son père, quand il a été placé sur l'autel, quand Abraham a pris le couteau (Genèse 22, 9), Isaac a dû au fond de son cœur crier sans voix : "Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?"

Dieu a voulu qu'Abraham et Isaac expéri­mentent de l'intérieur, dans le mystère et dans l'obscu­rité de la foi ce qui est le drame du cœur de Dieu, le drame de Jésus mourant dans l'abandon apparent, mais réellement vécu en lui-même, cet abandon qui vient de l'accumulation de tous nos péchés qui obs­curcissent la relation entre l'homme et Dieu, Abraham et Isaac ont gravi le Golgotha avec Jésus et nous aussi d'une certaine manière nous sommes en train déjà de gravir cette montagne du Golgotha, car au cœur de notre vie, il y a cette croix de Jésus que nous ne connaissons peut-être pas bien encore, que nous ac­ceptons plus mal encore, cette croix du Christ qu'il faut prendre sur nos épaules pour marcher avec Lui afin de pouvoir dire : "Père entre tes mains, je remets mon Esprit", et nous endormir dans la paix de Dieu.

C'est un mystère difficile que celui du chris­tianisme, car nous sommes certes appelés à la gloire, mais quand Jésus dit : "Glorifie-moi", c'est au mo­ment où Il va s'offrir en sacrifice dans la déréliction absolue. Nous sommes appelés à la gloire, mais nous sommes appelés à cette gloire du Christ qui gît au cœur le plus profond de la croix, au cœur de cet aban­don, de cette épreuve, où l'amour se révèle, plus fort que la mort, plus fort que l'abandon, plus fort que toutes les épreuves, c'est cela que Dieu veut pour nous, que nous découvrions cette puissance de l'Amour qui seul, peut nous sauver du péché et de notre mort.

 

 

AMEN