LE CORTÈGE DES NOCES DU CHRIST

Gn 22, 1-19 ; Jn 12, 12-19

Vigiles des Rameaux – B

(27 mars 1994)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

L

'entrée de Jésus à Jérusalem nous semble peut-être normale. Mais était-ce vraiment normal car en somme Jésus ne tombait-il pas dans un piège que bien souvent Il avait essayé de dé­tourner ? Lui que la foule, après la multiplication des pains, voulait faire roi, Il s'était alors enfui. Il a tou­jours refusé que le peuple Le conduise à être son Chef et à le guider. Tout au long de sa mission terrestre Il a eu une sainte horreur de ce manque de jugement et de bon sens de la foule qui ne comprenait pas foncière­ment toute sa mission. On peut donc se demander si cette procession, cette entrée de Jésus dans Jérusalem ne porte pas à conséquence. Est-ce que Jésus aurait eu une quelconque fragilité et serait ainsi tombé dans un guet-apens ? Ou bien, parce que c'est peut-être cela qui est en cause derrière cette entrée à Jérusalem, n'y a-t-il pas une certaine ambiguïté cela n'est-il pas équi­voque pour Jésus d'être ainsi acclamé par la foule, car ce type d'acclamation, ce type de procession se rap­proche essentiellement de ce que l'on pourrait appeler le cortège du chef qui a combattu et qui entre vain­queur dans la ville dont il prendra possession après la bataille ? Il me semble donc qu'il y a une réelle ambi­guïté et que peut-être cette entrée de Jésus à Jérusa­lem ne va pas de soi. Est-ce simplement si on dit que Jésus est roi d'Israël comme ce sera marqué sur l'écriteau de la croix, est-ce simplement pour Jésus l'occasion de rappeler que quelque part Il est roi, qu'Il résume cette part des signes et des gestes, quelques apparats de la dignité royale ? Si on en restait là on pourrait se demander ce que Jésus apporte de plus au monde ?

Or comme dans beaucoup de signes que pose Jésus, il y a à l'origine beaucoup de paradoxe. Même si l'ambiguïté demeure, elle révèle quelque chose de plus profond. Jésus a pour but non seulement de réca­pituler, de résumer tout ce qui peut se passer, tout ce qui peut être signifiant de la vie des hommes, mais en même temps, Il dépasse en plénitude et infiniment les actes qu'Il pose. Ce cortège de Jésus il faudrait autre­ment. Certes c'est un cortège royal, certes c'est l'ac­clamation d'un chef. Jésus n'a pas peur d'assumer ce titre et d'être Celui qui guide son peuple. Mais c'est aussi le cortège de l'Epoux. En effet, lorsque se célé­brait un mariage en Israël, la fiancée attendait dans la maison maternelle son fiancé qui arrivait dans une sorte de tintamarre pour l'emmener avec lui et célé­brer les noces. On peut donc comprendre ce cortège non seulement comme récapitulant tous les cortèges des chefs et des rois, mais comme celui de l'Epoux qui vient chercher son Epouse. Il y a là un signe évi­dent de faire entrer son peuple dans une action qui va le dépasser, l'action de sa Pâque. Il vient chercher son Epouse, c'est pourquoi Il entre dans Jérusalem, sym­bole de ce qui sera l'Église, de ce peuple rassemblé qu'Il veut conduire vers ses noces qui sont une Pâque. Jésus entre dans la ville non pour y rester mais pour en sortir et nous conduire jusqu'aux noces, les noces étant toujours un don, un don de sa personne à l'autre, un don où l'on se dépasse infiniment pour que nous ne nous appartenions plus et que l'autre soit pour nous l'objet même de notre don. Jésus réalise ce don plei­nement à la croix, en des noces qui vont bien plus loin que les noces humaines, puisqu'Il marque et signe d'une manière définitive le don de sa vie pour son peuple, pour son Epouse, pour son Église.

En définitive, Lui qui va chercher ce peuple qui l'acclame le fera sortir de la maison-mère, de Jé­rusalem Sion, la mère de tous les peuples dans un cortège de noces qui sera le cortège de la croix où nous irons jusqu'à la célébration ultime de ses noces. Donc déjà ce cortège des Rameaux, cette procession du Christ en sa ville marque l'ouverture de l'action de Dieu pleine et entière, réalisée dans sa Pâque. Le cortège des noces faisait sortir la fiancée de la maison maternelle pour la conduire dans son nouveau foyer que l'Epoux devait construire avec elle, pour en faire une maison paternelle. Et c'est ce que réalisé le Christ, ses noces nous conduisent vers le Père, vers la de­meure du Père. Ce qu'Il réalise d'une manière concrète, matérielle et corporelle, Il le réalise pour nous, Église en procession, qui consommons les no­ces et qui marchons vers la Demeure du Père comme le dira le concile Vatican II "signifiant et marquant l'Église comme peuple de Dieu en marche", en pro­cession vers la demeure du Père.

Cette Vigile est à restituer dans ce mouve­ment et dans cette dynamique du Christ qui nous fait entrer dans la Pâque. C'est le premier signe liturgique de la Semaine Sainte. Il nous faut comprendre que pour nous-mêmes c'est, comme pour la fiancée, un moment crucial que de quitter la maison natale, que de faire le premier pas et sortir.

 

AMEN