SI NOUS NOUS AIMONS LES UNS LES AUTRES 

1 Jn 4, 7-14 ; Jn 3, 1-12

(7 janvier 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

Une tendresse cachée

V

ous avez sans doute écouté d'une oreille dis­traite les quelques versets de la première épître de Saint Jean. Je dis d'une oreille dis­traite parce que, lorsqu'on parle de l'amour de Dieu ou de l'amour les uns des autres, c'est parfois banal, nos oreilles y sont habituées, notre cœur aussi et notre attention s'en trouve très amoindrie. Cependant je voudrais relire et méditer un instant avec vous deux de ces versets, et vous verrez qu'ils ont une certaine "force de frappe" qu'il faudrait de temps en temps que nous puissions recevoir en plein cœur. "Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous. Son amour, en nous, est accompli."

On a l'impression que saint Jean limite la présence de Dieu en nous à la mesure de notre capacité d'aimer les autres. Ce qui veut dire que lorsque nous n'aimons pas les autres, ce qui nous arrive relativement souvent, d'une façon ou d'une autre, Dieu n'est pas là. Il s'absente, Il ne se manifeste pas. Son amour, non seulement n'est pas en nous, mais Lui ne "demeure" pas en nous. Comme s'il se produisait personnellement ce qui s'est produit collectivement le jour où le peuple d'Israël n'étant plus capable de s'aimer les uns les autres en faisant alliance avec des étrangers, Dieu a quitté le Temple, et que le peuple s'est trouvé en exil, c'est-à-dire étranger à la présence et à la manifestation de Dieu.

Il y a là quelque chose de très précis : c'est qu'on ne peut pas séparer l'amour réciproque et la présence de Dieu en nous. Il n'y a pas "Je crois en Dieu" et le reste de notre vie. Tant et si bien que saint Jean dira plus tard : "Celui qui prétend aimer Dieu qu'il ne voit pas et n'aime pas son frère, celui-là est un menteur." Et lorsque saint Jean emploie le mot "menteur", il signifie "il est dans les œuvres du diable", et pas uniquement le petit mensonge psychologique qui nous arrange quand il le faut.

Ainsi il y a une adéquation immédiate et totale en sa signification entre l'amour que nous avons les uns pour les autres, pas l'amour en sentiment ou en désir ou en espérance ou en idée, l'amour réel ou pas, il y a une adéquation entre cela et la manifestation de Dieu. C'est-à-dire ce que nous venons de manifester, de célébrer, de façon solennelle de l'Incarnation et de la manifestation de Dieu, et ce que nous allons continuer à célébrer ces prochains dimanches, tout cela ne veut rien dire, ce n'est qu'extérieur, si nous ne nous aimons pas les uns les autres. C'est assez clair, c'est assez net. J'allais dire "cela se passe de commentaire".

Cependant il faut aller un peu plus loin et savoir ce qu'est cet amour les uns des autres, car vous allez me dire : "Si Dieu ne se manifeste que lorsque j'aime les autres, je n'ai pas beaucoup de chances de le voir." Ou "Si Dieu demeure en moi quand j'aime les autres, ma demeure est vraiment souvent vide de sa présence." C'est là où il faut reprendre toute la longue méditation de l'apôtre saint Jean sur l'amour. Car l'amour dont il s'agit ici, heureusement, ce n'est d'abord nos capacités psycho affectives d'aimer les autres, parce que vous le savez bien, s'il n'y avait que cela, nous n'irions pas loin. Nous ne serions pas capables de vivre ensemble, pas simplement un moment (cela ça va) ou deux jours (cela va encore), mais une vie entière, avec ceux que nous avons choisis au début de notre vie, lorsque nous nous sommes mariés pour ceux qui sont mariés, ou ceux qui nous ont été donnés par Dieu, lorsque nous entrons dans une communauté religieuse. S'il n'y avait que notre capacité d'aimer, vous ne seriez pas là, et peut-être moi non plus, sûrement même. Donc il ne s'agit pas de cette capacité psychologique d'aimer, de ce que nous pouvons faire, de cette générosité naturelle, toutes choses qui sont d'ailleurs très bonnes puisqu'elles viennent de Dieu. Seulement, elles sont très mal gérées par nous parce que notre péché les tourne toujours vers nous-mêmes. Et vous l'avez bien remarqué, quand nous aimons les autres, hélas ! il y a beaucoup de ces ténèbres qui sont notre égoïsme, notre intérêt, notre recherche personnelle. Nous nous servons parfois de l'amour des autres pour nous servir nous-mêmes. Il ne s'agit donc pas de cela.

Quand saint Jean nous parle de cet amour que nous devons avoir pour que Dieu demeure en nous, ce n'est pas d'abord du nôtre, c'est de l'amour même de Dieu, de ce terme que saint Jean emploie souvent "l'agapè". Dans notre langue française, nous n'avons qu'un seul mot pour traduire trois mots grecs qui signifient amour. En grec, il y a "l'éros" qui est cette sorte de dimension très forte vers l'absolu, la tension, la force amoureuse. Il y a la "philia" qui est l'affection réciproque, dans ce qu'elle a de meilleur dans le don, ce que nous essayons de vivre. Et puis "l'agapè". Les deux premières viennent du cœur de l'homme, la troisième vient uniquement du cœur de Dieu, et en totalité, et c'est cela qu'il nous faut recevoir. C'est-à-dire que lorsque nous aimons ou nous essayons d'aimer les autres, pas simplement avec ce que nous sommes naturellement, notre caractère ou nos capacités, nos vertus, mais avec l'amour même dont nous sommes aimés par Dieu, "C'est Moi qui vous ai aimés le premier", avec cet amour créateur, cet amour fondateur de notre être, cet amour rédempteur, lorsque nous l'accueillons en nous, à ce moment-là, Dieu se manifeste et Dieu demeure en nous. Et c'est dans la mesure où nous accueillons, dans la foi, dans l'humilité, dans la nuit, parce que nous ne le voyons pas, nous ne le sentons pas avec notre sensibilité, c'est dans la mesure où nous accueillons cet amour que Dieu demeure en nous et que nous pouvons aimer les autres.

Cela nous rappelle cette phrase de Jésus : "Aimez-vous les uns les autres, comme Je vous ai aimés !" Aimez-vous les uns les autres, ce n'est pas typiquement chrétien, tous les hommes en sont capables, le désirent, même s'ils le vivent mal. C'est la richesse du cœur de tout homme. "Aimez-vous les uns les autres comme Moi je vous ai aimés !" ça c'est la spécificité de l'amour chrétien, c'est-à-dire : acceptez, recevez ce que Je suis pour vous, le don d'amour du Père qui donne sa vie jusqu'au bout, car c'est cela la définition de l'amour : donner sa vie jusqu'au bout, que pour les autres et pas pour soi, recevez cela dans votre vie, et ainsi vous vous aimerez les uns les autres "comme Moi je vous ai aimés".

Alors, Dieu sera manifestement en vous, Dieu demeurera réellement en vous, et vous pourrez vivre cet "agapè" les uns avec les autres. Mais cet "agapè" c'est la force de conversion, de purification, d'espérance et de foi que Dieu dépose dans nos capacités humaines d'aimer pour les transformer, pour les purifier, et pour faire que notre amour réciproque ne soit pas uniquement l'effet de notre cœur personnel, mais soit un rayonnement de la manifestation et de la demeure de Dieu en nous. A ce moment-là, nous entrons dans la logique chrétienne de "l'agapè".

Que cet évangile nous rappelle que c'est à cette exigence que nous sommes tous les jours appelés, et dans notre vie la plus quotidienne, dans les détails les plus inutiles même, dans ce qui ne parait pas, dans ce qui ne sera peut-être jamais connu parce que ce sera secret et discret. C'est à l'intérieur même de ce tissu humain de la vie quotidienne que Dieu vient imprégner, qu'Il vient manifester, qu'Il vient donner cet "agapè" pour que toute notre pâte humaine si lourde, si pesante, si difficile, petit à petit, "monte" et manifeste cet amour que Dieu a eu pour nous.

D'ailleurs, c'est peut-être cela que nos frères non-croyants ou mal-croyants, non-chrétiens attendent de l'Église. Vous le savez bien, ils sont très peu sensibles à nos festivités liturgiques et solennelles, mais je crois que, au fond de leur cœur, il y a encore cette capacité d'accepter, de s'ouvrir et de se laisser interroger par un amour qui ne sera pas uniquement humain, mais qui sera la manifestation, le scintillement, le "doigt de Dieu" qui viendra les rejoindre, là où ils en sont, à travers notre propre relation avec eux.

 

AMEN