FRAGILITÉ DE L'AVENTURE CHRÉTIENNE

Célébration à l'église Saint Clément

1 P 3, 18-4,11 ; Mt 14, 22-36

(21 juillet 2001)

Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Rome : Place Saint Pierre

F

rères et sœurs, quand on parle de Rome et de l'Église de Rome, c'est sûr que dans la presse surtout française, on imagine toujours cette Église comme une sorte de monolithe, comme quelque chose qui ne bouge pas, une sorte de granit de conservatisme, de fixisme, de servitude. Or, s'il y a une chose qui est très touchante quand on vient à Rome, c'est que l'Église de Rome, c'est tout à fait l'inverse. C'est pourquoi je trouve assez beau aujourd'hui qu'on ait lu l'histoire de la tempête.

Vous savez que très longtemps dans l'iconographie on a représenté la barque de Pierre pas spécialement sur une mer d'huile, mais généralement sur une mer agitée ; ce qui donnait d'ailleurs aux artistes sculpteurs, aux peintres de magnifier l'aspect de mouvement, des éléments déchaînés, le vent de tempête. La barque de Pierre a été très agitée, c'est vrai, et lorsqu'on se trouve dans un lieu comme celui-ci, on s'aperçoit qu'en réalité l'Église de Rome à sa naissance vit au jour le jour, dans cette espèce de fragilité, de contingence, au gré des circonstances. Cela n'empêche pas la fermeté, cela n'empêche pas la fidélité, mais au fond, la fermeté et la fidélité ne jouent que sur fond de tragique, de vulnérabilité. Je ne sais plus qui me rappelait hier que dans les trois premiers siècles, il y a eu trente papes, trente évêques de Rome, cela donne quand même une idée de la durée de vie du pape, environ cinq à six ans de pontificat, ce qui revient à dire que le fait d'être élu pape à Rome dans les premiers siècles n'allongeait pas spécialement l'espérance de vie et qu'en général, on pouvait considérer que dans les mois et au mieux dans les années qui suivaient l'élection, on allait passer au Colisée ou quelque part ailleurs, dans un cirque.

Cependant, Rome n'a jamais été aussi belle, aussi grande que dans son histoire chrétienne, dès les premiers siècles. C'est l'histoire d'une Église qui connaît sa fragilité et qui sait que la seule réalité sur laquelle elle peut compter c'est la fidélité de son Seigneur. Et c'est pour cela que quand les papes ont assis leur pouvoir et ont dirigé Rome, ce qui les a gardés de devenir un peu des instruments du pouvoir totalitaire et absolu, c'est la mémoire du martyre. Et je crois que quand on fait un pèlerinage ici, c'est d'abord cela qu'il faut garder dans la tête et dans le cœur, c'est se souvenir de cette vulnérabilité et de cette fragilité de l'Église. Vous voyez, c'est étonnamment actuel : il y a dans l'Église aujourd'hui des gens qui regrettent l'époque où tout était bien défini, bien cadré, bien solide, un peu comme à la fin du film de Fellini : Roma, à la fin, lors de l'apparition de Pie XII, comme tout ce milieu romain qui regrette que Pie XII ne soit plus là, parce que l'après Pie XII a été un tout petit peu le désastre. Mais ce n'est pas vrai. L'Église de Rome vit cette condition fondamentalement fragile et précaire, et que c'est cela sa vitalité, c'est comme cela qu'elle témoigne de sa foi et l'annonce, c'est comme cela qu'elle doit témoigner de son audace, et je crois que nous aujourd'hui, ce que nous avons à retrouver en venant à Rome c'est cette fragilité de notre existence chrétienne, de notre condition chrétienne, ce qu'ont vécu précisément les premiers chrétiens, et qui nous sont rapportés dans les premiers écrits quand on les disait "pèlerins et voyageurs", cela voulait dire l'instabilité. Vous êtes dans une condition complètement de nomades qui sont en route, mais qui peuvent d'un jour à l'autre disparaître à cause du martyre, vous êtes là dans la présence bienveillante du Christ.

Demandons par l'intercession de tous ces martyrs des origines, saint Clément, saint Ignace plus spécialement pour ce lieu où nous célébrons ce matin, qu'ils nous redonnent ce sens de la fragilité de notre aventure et de notre existence chrétienne ; non pas quelque chose que nous pouvons asseoir et imposer, manifester dans une sorte de durabilité et de solidité à toute épreuve, mais cette solidité ne vient pas de nous, de ce que nous faisons, mais elle vient de la puissance du Christ, de sa Parole, de son Salut.

 

AMEN