UN MINISTÈRE DE PROXIMITÉ

Tt 1, 1-9 ; Mt 18, 12-20

(7 septembre 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A Corinthe …

N

ous venons donc frères et sœurs de commencer la lecture d'une autre épître qui est appelée épître pastorale. Ce sont essentiellement ces trois petites épîtres : deux à Timothée et une à Tite qui sont adressées à des disciples de Paul, connus par ailleurs dans les Actes. Peut-être sont-elles un peu plus tardives, mais elles sont intéressantes parce qu'elles décrivent le portrait de ceux qui doivent assurer ce qui deviendra plus tard le ministère dans l'Église, c'est-à-dire le service de l'unité. Dans cette épître à Tite, cela commence par un portrait, une sorte de portrait robot de celui qui doit assurer ce ministère dans la communauté. Vous remarquerez que dans l'épître, on emploie presque équivalemment le mot "presbytre", ancien, et le mot "épiscope", qui deviendra plus tard "évêque". On dit : "il s'agit d'établir des presbytres conformément à mon instruction", établir un ou plusieurs pour chaque ville, et un peu plus loin, "l'épiscope en effet ". Il n'a pas changé d'idée, il n'a pas changé de portrait, ce presbytre et l'épiscope, c'est quelque chose qui n'est pas encore distingué aussi bien que nous aujourd'hui, entre l'évêque et les prêtres.

Ce qui est peut-être plus frappant qu'une simple question de nomenclature, c'est le fait que le portrait que nous avons entendu c'est celui d'un honnête père de famille. En réalité, qu'il s'appelle presbytre ou qu'il soit épiscope, ce qu'on attend de celui qui aura la charge de la communauté, ce n'est pas d'être un homme génial en théologie, ou un manager au sens moderne du terme, mais c'est d'être quelqu'un qui gère correctement et paisiblement la communauté dont il a la charge. C'est intéressant, parce que lorsqu'on lit les épîtres de Paul adressées aux Corinthiens, ou aux Romains, il ne dit pas qu'il faut mettre à Corinthe des bons pères de famille pour gérer la communauté. D'ailleurs, il en a tellement peu envie qu'il n'a pas laissé des pères de famille gérer la communauté. Quand il parle de ceux qui sont des figures un peu proéminentes dans la communauté de Corinthe, il dit : "les gens de la maison de … ", c'est la maison, ceux de la maison de Cloé, ou d'autres qui sont à la tête de certaines maisons. Cela veut désigner les maisons dans lesquelles les gens se rassemblent sans doute pour les eucharisties, mais cela ne désigne pas les chefs de communautés. Paul s'est bien gardé de mettre des chefs de communautés puisque précisément, c'était tellement la zizanie dans la communauté de Corinthe, qu'on était obligé de faire appel à lui quand il était de l'autre côté de la Mer Egée à Éphèse. Donc, dans cette période des années cinquante, quand Paul institue les communautés, il pense vraiment que c'est lui qui doit les gérer. C'est pour cela que dans les voyages, il repasse dans les communautés pour voir comment elles évoluent. Il n'a pas idée de placer des délégués à la tête de chaque communauté et dès qu'il y a des contestations, des tensions, des divisions, on est obligé de recourir à Paul et c'est cela qu'on voit dans les épîtres aux Corinthiens, quand il essaie de remettre de l'ordre, de la paix et de l'harmonie dans les communautés.

Ce n'est pas du tout la même chose dans l'épître à Tite. Il faut que les communautés soient organisées, Paul choisissait quelqu'un de tranquille comme celui dont on a la description ici, le bon chef de famille. Pourquoi ? C'est peut-être parce qu'on s'est aperçu que dans la deuxième génération la vitalité des communautés est plus difficile à contrôler, sans doute à cause de l'attente de la venue du Royaume. Il s'est greffé un peu partout un ensemble de discours et de théories, de petits groupes marginaux, qui petit à petit risquent de miner l'unité des communautés. On est là sans doute vers les années quatre-vingt, ce n'est plus cet enthousiasme et la figure dominante de l'apôtre qui tient les communautés dans une certaine unité. Ici, ce sont plutôt des petits groupuscules qui font des oppositions et des difficultés. La solution consiste alors à désigner des éléments conciliateurs. Le portrait du presbytre ou de l'épiscope que nous avons ici dans cette épître, c'est le portrait d'un ministre qui a localement la charge d'une petite communauté dont la mission est de faire que les membres de cette communauté s'entendent entre eux. Pour qu'il ait un minimum d'autorité pour se faire entendre, il faut évidemment que son portrait moral et social soit pratiquement irréprochable, c'est la garantie que s'il a pu gérer sa propre maison, il pourra gérer la maison de l'Église qui lui est confiée.

Contrairement à ce que l'on pense, la configuration du ministère dans l'Église ne s'est pas faite d'un seul coup. C'est le résultat de toute une réflexion sur ce qui est nécessaire comme serviteur et ministre de l'Église. Ce qui apparaît dans les épîtres pastorales, c'est l'aspect du ministre de proximité, un ministère de quelqu'un qui est là, qui connaît les gens, qui sait s'occuper d'eux, qui sait ce dont ils ont besoin, qui sait réfuter quand il y a un groupe qui commence à se constituer, et qui sait pas un minimum de prédication, de sens du service, faire que la communauté reste dans la foi véritable. C'est donc plutôt un ministère de l'endurance, il faut tenir. Et c'est ce qui va marquer cette deuxième, troisième génération chrétienne, et pendant encore assez longtemps, il va y avoir cette idée qu'il faut des gens qui puissent tenir à l'intérieur de la communauté pour la faire progresser.

Frères et sœurs, je crois que c'est l'intérêt de ces textes qui proposent une vision assez riche du problème du ministère, et ils nous apprennent que Paris ne s'est pas fait en un jour et que la figure de ceux que nous appelons aujourd'hui "évêques" ou prêtres", s'est constituée lentement à travers une expérience ecclésiale elle-même qui sans cesse a essayé d'affiner le modèle.

 

AMEN

 

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