L'ENRACINEMENT DE LA FOI ET SA TRANSMISSION
2 Tm 1, 1-6 ; Mt 14, 13-21
(18 août 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'enracinement
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ous commençons donc la lecture courante de la deuxième épître à Timothée. Elle est attribuée à saint Paul, c'est assez peu probable qu'elle soit de sa main parce que ce n'est pas tout à fait dans son style de parler de cette manière. En effet, la figure de Timothée fait un peu figure d'enfant sage et comme vous le savez, en général, saint Paul qui n'avait pas très bon caractère ne se choisissait pas pour compagnons de voyage toujours des personnes très sages, puisque il y a eu beaucoup de résistances et beaucoup de complications dans la mission paulinienne, notamment avec Jean-Marc, avec lequel il a fini par se brouiller. Si un certain nombre de missionnaires tournaient autour de lui, cela se terminait un peu par des démêlés plutôt orageux. C'était un peu la difficulté avec Paul.
Ce Timothée montre le portrait d'un homme qui a la responsabilité d'une communauté dans la génération qui suit à peu près immédiatement celle de saint Paul, autour des année soixante-dix, quatre-vingt-dix. Donc ce petit texte appelé épître pastorale parce qu'elle est surtout orientée sur des questions de gestion de la vie des communautés, est un excellent témoignage de ce qui s'est passé dans la génération qui a suivi immédiatement celle des apôtres. Sous la figure de Timothée qui avait été évoquée plus ou moins et était restée vivante dans la mémoire des gens, c'était une bonne occasion à travers cette figure d'en faire (avec beaucoup de bémols), une sorte de figure d'évêque idéal. L'épître que nous allons lire est un peu la description de ce que doit être ce qui deviendra un évêque au second siècle.
L'épître à Timothée est le chaînon entre la génération apostolique et la fin du premier siècle. Ce texte nous montre les valeurs auxquelles on tenait à cette époque. L'essentielle valeur, c'est l'enracinement religieux des gens qui dirigent les communautés, c'est ce qui compte à cette époque. Alors que la première génération misait davantage sur le phénomène de la conversion, c'est-à-dire adhérer, reconnaître, la deuxième génération, insiste sur l'enracinement. La figure de Timothée dans cette épître pastorale est assez extraordinaire, on évoque le souvenir de la foi qui était déjà dans la grand-mère Loïs et la mère qui s'appelait Eunyce. Encore aujourd'hui on se plaint que la foi se transmet par les femmes, mais ce n'est pas un phénomène moderne, ce sont toujours les femmes qui ont été transmetteurs de la foi dans l'Église et les hommes ne s'en sont pas toujours beaucoup préoccupés. Mais peut-être que Loïs et Eunyce n'avaient pas la foi, elles étaient peut-être de confession juive. Ce qui compte, c'est que Timothée soit né dans un contexte dans lequel la tradition religieuse était cultivée pour elle-même. Aux yeux de l'écrivain qui écrit cette lettre, c'est une sorte de garantie de l'équilibre et de la bonne tenue du comportement de Timothée. C'est d'ailleurs tellement important qu'un peu plus loin, au chapitre troisième, il revient là-dessus et il souligne ce côté de l'importance de la tradition car il lui dit : "Tiens-toi à ce que tu as appris et dont tu as acquis la certitude, tu sais de quel maître tu le tiens, c'est depuis ton plus jeune âge que tu connais les Saintes Lettres, elles ont à même de te procurer la Sagesse".
Pour l'auteur, le fait de vanter Timothée, c'est essentiellement vanter un homme enraciné dans la tradition religieuse et qui a comme mission première de la transmettre.
C'est intéressant pour ce détail car cela touche des questions extrêmement modernes. Quand on parle des gens qui sont chrétiens par tradition, par comportement, par habitude, c'est ambigu. Cela peut être par tradition, mais la tradition minimaliste comme on dit en Provence : mon père, j'ai tout fait, le baptême, la communion. Ce n'est pas tout à fait ce que saint Paul veut dire ici et dont il veut faire l'éloge. Il veut dire que si des croyants ont un enracinement de foi depuis leur enfance, finalement, c'est quand même un signe d'une grâce qui leur a été accordée d'être enracinés depuis le début dans la vie religieuse, non seulement la vie religieuse individuelle, mais la vie religieuse communautaire, puisque précisément, ils reçoivent par tradition par la grand-mère, la mère et puis plus tard les Lettres, ce qui suppose une fréquentation d'une école pour apprendre les Saintes Lettres, ce qui suppose autant l'alphabet, l'écriture et la lecture que la connaissance des Écritures.
Aujourd'hui, alors que parfois il y a une tendance à négliger ou à considérer que les gens qui sont chrétiens par tradition le sont uniquement par habitude et par routine, tandis que ceux qui se convertissent, ceux-là c'est du sérieux, du réel et cela devrait être la référence, c'est plus compliqué que cela. Depuis les débuts de l'Église, il y a eu les deux aspects. De fait, dans les années soixante-dix on avait plutôt tendance à choisir comme évêque ou comme pasteur des hommes qui avaient d'assez profondes racines qui remontaient au moins à deux générations pour assurer la charge des communautés.
Cela peut nous aider nous-mêmes. Beaucoup d'entre nous ici sommes des chrétiens de vieille souche, il n'y a pas de complexe à avoir, il n'y a pas de honte à cela, cela fait partie de la vie de l'Église, et c'est pourquoi cette épître insiste tellement sur le problème de la garde du dépôt. C'est dans la mesure où ces gens-là étaient encore une mémoire vivante, il faut comprendre que quand l'auteur de l'épître à Timothée dit qu'il a appris les Saintes Lettres, ce ne veut pas nécessairement dire qu'il a lu les quatre évangiles. Ils n'étaient sans doute pas finis dans leur rédaction et n'étaient pas toujours aussi accessible qu'on ne le pense aujourd'hui, cela désigne donc les Saintes Lettres de l'Écriture Ancienne. C'est aussi la garantie qu'un homme était capable parce qu'il avait reçu cette formation de fond, à la fois d'être véritablement dans la bonne ligne du jugement, et d'être lui-même une mémoire vivante qui continuait à propager l'évangile peut-être pas par des écrits, les textes, ce qui était sans doute un moyen luxueux pas toujours accessible à toutes les communautés, mais déjà par sa propre mémoire, tout ce qu'il avait appris, et tout ce qu'il savait dans son cœur et dans son intelligence et dans sa pratique chrétienne.
Je voudrais terminer par une allusion qui peut être intéressante. Quand le Père Congar nous donnait cours, il disait, et c'était un spécialiste de la Tradition, la Tradition de l'Église c'est quatre-vingt quinze pour cent dans le milieu familial et la convivialité communautaire, et il reste cinq pour cent par l'activité du clergé. On ne peut pas le soupçonner d'être réac et tradi, ce n'était pas du tout son genre, mais on voit bien ce qu'il voulait dire : il y a une sorte de mouvement de tradition qui passe de génération en génération et qui est très importante. C'est d'autant plus délicat aujourd'hui parce que c'est un des aspects le plus fragile dans l'existence de nos communautés aujourd'hui. Nos communautés actuelles n'ont pas toujours le sens et le souci d'une transmission vivante par la vie même de la communauté dans la génération montante. C'est une des préoccupations que nous devrions tenir les plus vives à notre esprit parce que ça passe ou ça casse.
La grâce de Dieu peut toujours agir et il peut y avoir des mouvements de conversions massives, mais pour l'instant, ça n'en prend pas l'allure, et dès le début, on savait et il faut qu'on en tienne compte aujourd'hui dans notre vie pastorale, que le fond même de la tradition de la foi passe par le jeu même des générations.
AMEN