LA PRIÈRE LITURGIQUE

1 Tm 2, 1-6 ; Mt 8, 23-27

(23 juin 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Priez sans cesse

C

e texte de la première épître de Paul à Timothée est extraordinairement riche et musclé dans sa pensée. C'est une sorte de premier miroir du rôle de l'évêque, du chef de la communauté. Timothée est à la tête d'une communauté et Paul lui donne un certain nombre d'indications concernant son ministère. C'est donc un peu le portrait de l'évêque idéal dans la communauté primitive, deuxième génération chrétienne.

Après avoir mis Timothée devant ses responsabilités d'évêque, Paul lui rappelle que la première fonction de l'évêque est d'organiser la prière : "Qu'on fasse des demandes, des prières, des supplications et des actions de grâces." Il envisage tout l'éventail des prières que peut faire un chrétien et il ajoute : "Avant tout" c'est-à-dire que la première fonction de l'évêque est d'être liturge. Ce n'est peut-être pas très évident aujourd'hui et pourtant c'est ainsi. La première fonction de l'évêque c'est de présider la célébration liturgique. Mais il y a là une grande différence par rapport à notre mentalité moderne. Aujourd'hui, pour nous, la liturgie c'est une sorte de manière de "regonfler nos accumulateurs spirituels", de "se faire du bien à l'âme" de façon un peu intime. On vient à l'église, on écoute les chants, on se laisse bercer, etc … mais dans l'Antiquité, la liturgie n'a rien à voir avec des états d'âme ou des émotions spirituelles.

La liturgie a toujours été un acte officiel. C'est fondamentalement un acte public et qui, par conséquent, va toucher immédiatement la structure publique du monde. Et c'est pourquoi la première intention dans la liturgie est "pour les rois, les souverains, les dépositaires de toute autorité, quelle qu'elle soit". Ainsi donc, au lieu d'être cette espèce de "moite intimité spirituelle" un peu chaude, la prière est immédiatement ouverte sur l'humanité dans sa structure politique. On prie pour que le monde vive dans la paix. Autrement dit, le chrétien ne se réfugie pas dans la prière, il s'ouvre, par la prière, à la nécessité qu'a ce monde de vivre selon un ordre profond.

On prie donc "pour que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité", ce qui ne concerne pas uniquement les chrétiens qui pourraient être persécutés par les autorités politiques, mais ceci concerne tout homme. Et immédiatement saint Paul explique : "C'est ce qui plaît à Dieu !" Pas simplement cela fait plaisir à Dieu que les choses se passent ainsi, mais "ce qui plaît à Dieu" signifie "c'est le dessein de Dieu." Quand nous célébrons la liturgie, en priant pour le monde, afin que ce monde soit tel qu'il doit être, nous entrons, de la façon la plus intime et la plus profonde qui soit, dans le dessein de Dieu sur ce monde. Pour un chrétien, il n'y a pas de manière plus profonde de s'unir à la destinée du monde que de célébrer la liturgie.

Ce n'est donc pas étonnant que saint Paul commente ce dessein de Dieu : "Que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la Vérité." C'est-à-dire que l'acte liturgique, n'importe quel acte liturgique, signifie publiquement, au cœur même de ce monde, que les chrétiens proclament le dessein de Dieu : "Salut des hommes et connaissance de la Vérité qui est Dieu", par conséquent de parvenir à leur propre vérité. Nous sommes donc très très loin de certaines représentations spontanées qu'on peut avoir sur la liturgie. Ici, l'acte liturgique comme tel exprime la structure du monde telle que Dieu la veut Et c'est l'acte par lequel nous entrons dans ce désir de Dieu sur le monde.

Ensuite, et c'est normal, Paul explique pourquoi il y a la liturgie. C'est parce que "il y a une unique médiation pour aller à Dieu, c'est le Christ, unique Dieu, unique médiateur". Ceci n'est pas simplement un petit complément théologique, mais c'est le cœur même du problème. Pourquoi les chrétiens peuvent-ils proclamer liturgiquement le dessein de Dieu sur le monde ? C'est parce que, par l'unique médiateur qui est Jésus-Christ, ils peuvent cerner ce dessein, ils peuvent le proclamer et ils peuvent même, de façon vitale, y entrer en communion par leur acte de prière liturgique. Alors saint Paul raccroche ce témoignage fondamental du dessein de Dieu à sa vocation d'apôtre. Autrement dit, la vie apostolique se rattache directement à la liturgie. Annoncer le Christ aux autres, être le témoin du dessein de Dieu sur le monde, cela se proclame de façon la plus intime et la plus profonde par la liturgie, ensuite cela se proclame par l'annonce de la Parole de Dieu, le ministère apostolique. C'est pour cela que Paul décline ses titres : "héraut et apôtre du dessein de Dieu, docteur des païens dans la foi et dans la vérité."

Et pour montrer qu'il a bien traité de l'unique sujet, Paul conclut : "Je veux que tous les hommes prient en tout lieu, élevant vers le ciel des mains pieuses, sans colère ni dispute". Le langage peut nous paraître un petit peu suranné, mais c'est véritablement le sens même de toute activité liturgique. Une communauté chrétienne au milieu même des hommes qui ne connaissent pas ce dessein de Dieu est là simplement pour le proclamer et par l'élévation des mains manifester que désormais ce monde est totalement acquis à Dieu.

 

AMEN