PREMIER-NÉ D'ENTRE LES MORTS 

Col 1, 13-20 ; Mt 15, 10-20

(19 juillet 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'arbre de Judée au printemps : Beauté de la création

D

 

ans ce passage de l'épître aux Colossiens, saint Paul met en lumière le rôle du Christ qui est de marquer en nous sa ressemblance parce que Lui-même est ressemblance et image du Père. Mais ce n'est pas tout, cela c'est la base. Tout ce qui existe, tout ce qui est créé repose invisiblement, mystérieusement sur le Christ.

Seulement voilà, dans ce monde, dans cette création où s'était glissée la mort, le Christ n'a pas voulu et le Père n'a pas voulu que cette création lui échappe des mains. Il lui a fallu la ressaisir. Et le salut, la rédemption, l'incarnation, c'est le Christ qui, voyant que les créatures, surtout les hommes, lui échappaient des mains pour ainsi dire, est venu, avec ses mains d'homme pour les étendre sur la croix et nous retenir à nouveau entre ses bras, entre ses mains. Et à ce moment-là il a fallu qu'Il soit le premier-né d'entre les morts puisque nous étions morts, puisque, par notre péché, nous nous étions voués à la mort.

Et le mystère même de la rédemption, c'est le moment où le Christ partage jusqu'à notre mort pour être sûr que nous ne lui échappions pas. Alors saint Paul peut redire les mêmes choses qu'il disait sur la création mais à propos de la rédemption. Le Christ est la tête du corps. Il redevient Celui qui rassemble tout autour de Lui en un seul corps. Et maintenant on peut vraiment parler de corps car le Christ s'étant fait, physiquement, une des cellules du corps de l'humanité, toute l'humanité lui est attachée. Il est le membre chef, le membre tête, Il est la tête, Il est Celui qui tient tout à Lui, car dans l'antiquité, on pensait que c'était effectivement la tête qui était le principe de l'unité de l'être humain. Je ne suis pas sûr qu'on le pense toujours aujourd'hui, mais à cette époque-là il en était ainsi. C'est de là que venaient la vie et l'activité nerveuse. Et par conséquent, le Christ est la tête du corps c'est-à-dire de l'Église, et à ce moment-là Il est le principe premier-né d'entre les morts. Et sa résurrection replace toute l'humanité à l'intérieur de Lui-même, à la véritable place où elle doit être, l'humanité n'aurait jamais dû sortir de l'étreinte du Christ. Et le Christ vient pour la replacer dans ses bras.

On comprend alors que saint Paul ajoute, c'est comme pour la création : "Dieu s'est plu à faire habiter en Lui toute plénitude." La plénitude, cela fait allusion à la création. Dans l'antique récit de la Genèse, quand Dieu crée, Il crée le ciel, la terre et la mer et ensuite, Il remplit chaque chose. Il remplit la mer avec des poissons, Il remplit le ciel avec des oiseaux, Il remplit la voûte du firmament avec des astres et Il remplit la terre avec des animaux et des hommes. C'est le remplissage. Tout le remplissage maintenant, c'est-à-dire toute la création habite en Lui, toute la plénitude, tout le "plérome", c'est le mot grec pour dire cela, pour dire tout ce qui remplit l'univers, désormais, remplit le Christ Lui-même, le Christ Ressuscité. Et nous sommes tous dans le Christ.

C'est la réconciliation, car si, désormais, nous sommes à nouveau tous, tout le remplissage du créé est à nouveau dans les bras du Christ, c'est la paix qui est redonnée, c'est la paix avec le Père, c'est l'image retrouvée, c'est la ressemblance retrouvée, aussi bien sur la terre que dans les cieux "en faisant la paix par le sang de sa croix."

Je crois qu'effectivement, dans ce texte il y a toute notre foi. On ne peut pas dire plus et cela est très important pour notre existence. Car il y a beaucoup de chrétiens qui pensent qu'annoncer le Christ c'est uniquement annoncer le salut. Mais c'est une grave erreur. Annoncer le Christ, c'est d'abord annoncer la création, annoncer que cette création était bonne entre les mains du Christ, même si elle est pécheresse, et Dieu ne se repent pas d'avoir créé. Il garde toujours son amour, et le Christ garde toujours son amour. Et même si cette création nous paraît à certains moments tout à fait dévoyée et suivre des chemins déconcertants, il n'empêche qu'elle reste encore dans les bras de Dieu, au titre de la création et au titre du salut, car Dieu ne l'a jamais abandonnée. Douter de la création, "haïr le monde" c'est ne pas aimer Dieu. Haïr le monde au sens de prononcer ces espèces de condamnations qui veulent que le monde soit à exclure, à repousser, à haïr. Non pas ce monde en tant qu'il se détourne, mais ce monde en tant que projet de Dieu, en tant que créé et voulu par Dieu, nous n'avons pas le droit de le haïr car alors nous détruirions le projet même de Dieu, car nous ne sommes pas séparés du monde nous sommes encore dans ce monde et c'est comme créatures que nous serons sauvés.

Et même dans la Jérusalem céleste nous serons encore une création, une création nouvelle, certes, totalement renouvelée par le sang du Christ, mais nous serons encore une création.

Que ce texte réveille en nous ce sens le plus profondément chrétien, la raison la plus profonde de notre existence et de l'existence de l'Église. L'Église n'est pas au milieu du monde pour décourager le monde. Elle est là pour lui dire que ce monde est dans les bras et dans les mains de Dieu. A ce moment-là, c'est vraiment une bonne nouvelle que nous aurons à lancer car nous dévoilerons au monde sa véritable identité : il est aimé depuis toujours, mais il ne le sait pas.

 

AMEN