LA CONNAISSANCE DE DIEU
Col 1, 9 b-12 ; Mt 14, 22-36
(18 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mystère de la vie
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'épître aux Colossiens est sans doute un des textes les plus beaux et les plus profonds du Nouveau Testament. C'est avec le prologue de saint Jean un de ces textes qui nous livrent en une ou deux pages tout l'essentiel du mystère de Dieu, de ce qu'on appelle le dessein de Dieu. C'est ce que saint Paul va expliquer à sa chrétienté de Colosses. C'est la fin de sa vie, il est captif, prisonnier, peut-être à Césarée, peut-être à Rome, on ne sait pas. Et dans sa captivité, il adresse ce message aux chrétiens de Colosses : "Vous êtes dans le plan de Dieu. Vous êtes dans le dessein de Dieu. Vous êtes dans le cœur de Dieu." C'est cela l'essentiel de l'épître aux Colossiens. Et celui qui vous met dans le cœur de Dieu, celui qui vous établit, vivant réellement dans la présence même, dans l'immensité du cœur de Dieu, c'est précisément le Christ qui est venu, qui s'est fait l'un d'entre nous qui est mort, qui a été constitué maître et chef de toute la création par sa Résurrection et qui a été constitué principe du salut.
C'est pourquoi, avant de livrer ce dessein profond de Dieu sur les hommes, sur les hommes qui doivent être sauvés, saint Paul explique l'attitude de cœur, l'attitude que nous devons avoir devant Dieu. Il nous apprend là quelque chose que nous devrions toujours avoir présent à l'esprit, car la connaissance de Dieu n'est pas d'un type aussi simple, aussi ordinaire que celui auquel nous pensons habituellement par le mot connaissance.
En effet, surtout, nous modernes, quand nous parlons de la connaissance, nous pensons surtout au fait qu'il y a des objets à observer, un monde qui est là en face de nous, des insectes pour les entomologistes, des produits chimiques pour les chimistes, et que chacun dans son domaine, dans son rayon, s'applique à étudier son objet de connaissance scientifique. La plupart du temps on pense que la connaissance scientifique est d'autant plus sûre qu'il y a cette espèce de distance profonde, que nous appelons généralement l'objectivité, entre l'objet qui est en face de nous et d'autre part notre travail de chercheur, d'étudiant.
Or lorsqu'il s'agit de la connaissance de Dieu ce n'est pas exactement comme cela que les choses se passent. Quand on y réfléchit, déjà, dans l'ordre des choses humaines ce n'est pas tout à fait comme cela que les choses se passent. Lorsqu'un enfant arrive dans une famille avant même de se rendre compte de la personnalité de son père ou de sa mère, il vit dans une certaine relation avec son père et avec sa mère. Relation faite de tas de gestes de tendresse, d'amitié, de caresses, relation qui permet de découvrir à travers l'amour de ses parents ce que c'est que d'être aimé. Plus tard, l'enfant est capable de voir, de juger de façon plus profonde et généralement je pense de façon assez bienveillante, ce qu'est le cœur de son père ou de sa mère. Mais pour qu'il parvienne à sonder ainsi quel est le cœur profond de l'amour de son père ou de sa mère pour lui, il lui faut des années. Précisément, avant d'en arriver là, il faut qu'il ait été établi dans cette relation profonde qui précède le jugement qu'il peut porter. Pour chacun d'entre nous, cela s'est passé ainsi. Le visage que nous avons de la personnalité de nos parents a beaucoup évolué, s'est beaucoup approfondi, du moins il faut le souhaiter, entre les vagues impressions qu'on pouvait avoir à cinq ou six ans et le jugement beaucoup plus serein ou équilibré que peut porter un adulte sur la grandeur de l'amour de ses parents. Mais on sent bien que c'est une deuxième étape dans notre vie.
D'une certaine manière, pour Dieu c'est un peu la même chose. Saint Paul explique à ses Colossiens : "Si vous voulez que je vous explique vraiment qui est Dieu pour vous, il faut déjà que vous viviez dans une certaine attitude vis-à-vis de Lui, que vous ne Le considériez pas comme une sorte d'objet d'étude, mais que vous viviez véritablement enracinés en Lui." Et c'est ce qu'il explique à travers des formules qui nous mettent dans la véritable intelligence du mystère de Dieu. "Que Dieu vous fasse parvenir à la pleine connaissance de sa volonté, en toute sagesse et intelligence spirituelle." La sagesse et l'intelligence spirituelle, c'est ce qu'on a parfois appelé cette connaturalité avec l'objet, cette espèce de sympathie profonde qui existe entre l'objet et nous, cet intérêt profond, cette nécessité, ce lien vital qui nous unit à lui avant même qu'on ait pu le décrire ou dire de façon plus ou moins scientifique et objective ce qu'on peut dire de lui. C'est que, précisément, avant même d'avoir un discours sur les choses, de les décrire, nous avons un lien vital avec ces êtres que nous aimons. Et nous n'en parlons pas de la même façon s'ils nous sont proches ou s'ils nous sont lointains.
Saint Paul dit à ses Colossiens : pour comprendre ce que je vais vous dire, il ne suffit pas de lire mon épître d'un regard distrait comme si vous alliez y apprendre un certain nombre de connaissances scientifiques sur Dieu, mais il faut d'abord que vous viviez dans la sagesse et l'intelligence spirituelle que vous donne Dieu. Or qu'est-ce que c'est que l'intelligence spirituelle? C'est le moment où tout notre être est saisi par l'Esprit Saint. Si nous connaissons Dieu, ce n'est pas à force d'efforts et d'investigations scientifiques, par notre propre pouvoir, mais c'est précisément parce que, d'abord, nous est donné l'Esprit de Dieu qui nous fait résonner, qui nous met "en phase". C'est un peu comme les problèmes de radio. Pour qu'un poste puisse recevoir un message intelligible, puisse transmettre ce que dit RTL ou Radio Monte-Carlo, il faut qu'on soit sur la longueur d'onde. C'est exactement cela que saint Paul dit aux Colossiens. C'est d'abord parce que vous êtes sur la longueur d'onde de l'amour de Dieu, c'est parce que vous êtes sur la longueur d'onde de l'Esprit Saint, que vous allez entendre ce que je vais vous dire et que je vais pouvoir vous révéler le dessein de Dieu, l'amour de Dieu pour vous.
Et à ce moment-là, si on est sur cette longueur d'onde, on peut mener une vie digne du Seigneur, qui lui plaise en tout. Mais vous voyez que ce n'est pas d'avoir d'abord reçu des informations puis de passer aux applications pratiques, mais c'est beaucoup plus compliqué que cela. C'est le fait d'être de la famille de Dieu, de vivre de l'Esprit même de Dieu qui fait que, à la fois dans notre cœur, dans notre intelligence, dans notre volonté, dans tout ce que nous faisons, nous sommes sur la longueur d'onde de Dieu. Et dans cet ensemble-là de notre vie, petit à petit, va s'inscrire, va se déployer le dessein, la connaissance véritable de Dieu. C'est pourquoi, avant même d'expliquer tout ce qu'il veut expliquer à ses Colossiens sur Dieu, saint Paul leur dit : "Il faut que vous soyez animés d'une puissante énergie par la vigueur de la Gloire même de Dieu." Avant même de comprendre des tas de choses sur Dieu, le chrétien est quelqu'un qui est saisi par la grâce de son baptême, de la gloire rayonnante de Dieu. Et c'est cela le sens même de notre vie. Et c'est pour cela que nous pouvons vivre dans la foi, sachant à tout moment, qu'il y a bien de choses que nous ignorons sur Dieu. Dans notre connaissance de Dieu, il y a des plages obscures, de zones dans lesquelles nous savons très bien que nous marchons dans le mystère, dans l'obscurité. Mais ce qui fait que nous marchons quand même, c'est précisément parce que Dieu nous a établis déjà sur la longueur d'onde de cet amour. La meilleure preuve que nous marchons sur la longueur d'onde de cet amour, c'est que "ayant acquis une parfaite constance et endurance" nous vivons dans la joie, dans l'action de grâces au Père, parce qu'Il nous a "mis en mesure de partager le sort des saints dans la lumière". Le fait que nous soyons sur la longueur d'onde de l'amour de Dieu, de la grâce de Dieu, c'est précisément que nous sommes déjà branchés sur le but.
C'est là ce qui fait la vie d'un chrétien. Il ne vit pas simplement au jour le jour, avec un certain nombre de préceptes à observer. Bien sûr qu'il faut cela mais ce qui fait que cette vie est tenable, ce qui fait que cette vie a du sens, c'est que nous sommes déjà branchés sur le but. Le propre d'un poste récepteur c'est d'être en lien avec la source, avec l'origine qui est l'émetteur. C'est cela notre connaissance de foi. Il y a sans doute des zones de brouillage, des parasites qui nous empêchent de recevoir totalement le message de Dieu, à cause de notre péché et de la condition dans laquelle nous sommes. Mais au-delà de tout cela, plus profond que tout cela et pourtant la réalité même de notre existence il y a le fait que nous sommes branchés sur le but, que nous sommes déjà en liaison avec le point source, le point d'origine et le point but où nous allons. C'est précisément cela qui fait la grandeur de la vie d'un chrétien, c'est qu'il ne vit pas simplement avec une gnose, avec une connaissance qu'il porte comme un bagage de connaissances supérieures comme si en matière religieuse il avait fait l'ENA ou Polytechnique. C'est beaucoup plus profond que cela, c'est que d'abord le chrétien est un être saisi par la gloire de Dieu et que, à l'intérieur de ce saisissement, lui est révélé le don merveilleux de la connaissance et de l'amour de Dieu. C'est pourquoi nous avons tellement besoin de la vie sacramentelle, c'est pourquoi nous avons besoin, jour après jour de venir à l'autel du Seigneur pour recevoir ce corps et ce sang qui nous remettent sans cesse sur la longueur d'onde de l'amour infini de Dieu, tel qu'il nous a été révélé en Jésus-Christ par sa mort et sa Résurrection.
En lisant cette parole de saint Paul sachons quelle est la véritable connaissance de Dieu, quels sont les véritables moyens que Dieu nous donne pour y entrer et surtout vers quel but nous nous avançons.
AMEN