LE SALUT EST DANS LA CROIX DU CHRIST
Col 2, 11-15 ; Mt 23, 33-39
(6 septembre 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Saint Jean de Malte : Croix pascale
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es premières communautés chrétiennes ont eu une véritable force et puissance de la part de Dieu pour comprendre la manière dont Il agissait avec eux. Dans son épître aux Colossiens, saint Paul nous laisse percevoir qu'il y a eu de réelles difficultés, malgré tout, dans ces premières communautés chrétiennes, à saisir entièrement ce qu'est le "mystère de la foi" qui, révélé en Jésus-Christ, leur était désormais communiqué.
En effet, l'épître aux Colossiens nous laisse percevoir une sorte de double influence sur les premiers chrétiens. La première est celle des gnostiques qui embrouille la perception qu'ils peuvent avoir de Jésus-Christ. C'est pour cela que, tout au long de cette épître, saint Paul tient à montrer que le Christ est au-dessus des puissances, des souverainetés. "Il a dépouillé les Principautés et les puissances et les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal". Saint Paul marque que le Christ est vraiment Dieu, qu'Il est au-dessus de toute divinité dans le ciel.
La deuxième influence est celle, plus difficile à percevoir pour les premiers chrétiens, celle du judaïsme. Le judaïsme établi comme religion avec sa puissance à la fois religieuse et politique, ses coutumes, ses mœurs, ses lois, ses commandements, ses préceptes donnés par Dieu, avec une sorte "d'establishment" c'est-à-dire de possibilité de se dire, de se montrer et d'agir dans le monde. Donc on pourrait se dire que, face au Christ Lui-même, les chrétiens, dans leur foi en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité, sont pris en tenaille par deux courants. L'un les fait s'avancer trop loin et penser que le Seigneur n'est qu'un petit dieu parmi les autres dieux nombreux. L'autre les fait reculer en pensant que le salut sera simplement acquis par quelques préceptes et recommandations. C'est pourquoi saint Paul est si radical dans le passage que nous avons lu. Non seulement Jésus-Christ est au-dessus de toute principauté et les entraîne dans son cortège triomphal, mais tout ce qui nous semble peser par rapport à une Tradition issue du Judaïsme, tout cela Dieu l'a enseveli en son Fils dans le sacrifice de la croix. Et c'est pourquoi, même la Loi qui dit notre péché ou qui exprime ce que l'on doit ou ne doit pas faire, même cela n'est plus caractéristique de la foi en Dieu. C'est pourquoi saint Paul écrit que "la cédule de notre dette", celle qui nous était contraire, "le Christ l'a effacée en la clouant sur la croix". Finalement cela nous apprend une chose tout à fait capitale pour nous-mêmes comme pour les premières communautés chrétiennes. C'est que le Christ a non seulement accompli tout ce qui était prévu, Il l'a récapitulé, mais Il l'a largement dépassé, et qu'il y a une radicale nouveauté que Jésus nous propose de vivre. Comme l'écrit saint Paul, le Christ nous propose de vivre "un entier dépouillement de nous-mêmes" et cela va jusque dans notre chair, dans notre corps, pour que notre chair et notre corps, effectivement touche, puisse ressusciter. Si Jésus n'atteint pas jusqu'à notre corps et notre chair, si nous lui laissons simplement une petite face spirituelle de notre âme, Il ne peut pas nous sauver. Il faut qu'Il atteigne jusqu'aux entrailles, et nous n'aimons pas parfois nous laisser dépasser par ce qui nous semble incontrôlable à l'intérieur de nous-mêmes, et qui parfois se laisse voir dans notre attitude ou dans notre chair. Et c'est pourtant là que nous sommes réellement sauvés. Sinon, nous en resterions aux lois, aux commandements et aux préceptes que nous accomplirions avec un peu de volonté et sans problème, mais le salut n'est pas là.
Le salut est dans la communion au sacrifice de la croix, est dans la communion à la chair du Christ séparée de sa vie de Dieu quand Il meurt sur la croix. Et c'est à ce moment-là que le baptême du Christ se réalise. Il meurt vraiment, dépouillé jusque dans son corps, pour que nous-mêmes, dans les profondeurs de tout ce que nous sommes, corps et âme, nous soyons avec Lui dans la mort, mais pas sans espérance puisque c'est là que se réalise la Résurrection, la puissance de vie.
C'est pourquoi le Christ reste le seul exemple, le seul modèle et surtout le seul moyen de connaître le salut. Il n'y a pas d'autre moyen, il n'y a pas d'autre signe pour nous que ce baptême du Christ dans sa mort et sa résurrection. Et quand nous recevons le baptême, c'est cela qui s'accomplit. L'eau touche notre corps, la Parole est entendue par notre corps : "Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit" pour que, à travers cette chair, le principe même de la vie pénètre au plus profond de nous-mêmes, mais jamais l'un sans l'autre.
Et c'est pourquoi l'Église n'a de sens non pas pour être avec ses lois, ses commandements et sa morale, une sorte "d'establishment" à la face du monde. L'Église n'est pas là pour se dire meilleure que les autres, au-dessus ou comparable à d'autres religions, ou une sorte de principe plus ou moins visible de bonté, d'action caritative. Mais l'Église est là pour le Christ, pour dire que les hommes, dans leur chair et dans leur âme, connaissent la même chose que Jésus-Christ, la puissance de vie et de résurrection. L'Église est là pour rassembler, non pas des hommes parfaits, mais des hommes sauvés.
AMEN