SE LAISSER SAISIR PAR LE CHRIST

Ph 3, 8-14 ; Mc 8, 11-21

(28 mai 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Olympie : le dernier effort !

F

rères et sœurs, cette épître aux Philippiens est décidément une sorte de petit traité spirituel sur la vie dans le Christ. Nous l'avons vu à propos de cette menace qui pesait sur la communauté de Philippes, que ceux qu'on appelle les judaïsants essayent de passer derrière lui et allaient visiter toutes les communautés qu'il avait fondées pour essayer de les ramener à une pratique de la Loi, à un judaïsme "soft" adapté pour les païens, mais qui était dangereux non pas tellement par les pratiques qu'ils proposaient et qui devaient être plutôt minimales, mais surtout par l'esprit qu'elles supposaient, c'est-à-dire le fait de croire que c'est par un certain nombre de gestes, d'actes, de comportements que le chrétien, le disciple du Christ pouvait trouver son véritable salut.

Paul réagit de façon extrêmement violente en leur disant : si moi qui suis plus juif qu'eux, plus savant dans la doctrine juive, plus avancé dans la doctrine des pharisiens, plus au courant de tout ce qui se fait dans le monde juif, si j'avais jugé que la Loi était nécessaire pour votre salut, je vous l'aurais dit. Ces gens-là viennent derrière moi en disant que ma doctrine n'est pas tout à fait exacte, ne les croyez pas parce qu'ils ont moins d'autorité que moi ! C'était une attitude assez polémique, mais en attendant, Paul leur dit qu'ils ne peuvent pas considérer que la Loi est un moyen de salut.

Sur sa lancée, Paul continue en disant qu'à partir du moment où l'on a compris que le Christ était le seul moyen de nous rendre une véritable relation avec Dieu, de nous faire entrer dans l'élection, de nous faire vive de la puissance de l'amour de Dieu, alors, tout le reste ce sont des détritus, des ordures, c'est bon à jeter. Paul ici fait une éloge du radicalisme chrétien, à partir du moment où l'on a compris que même la Loi qui représente sans doute ce qu'il y a de plus précieux dans les comportements humains pour essayer de commencer à cerner notre relation avec Dieu, même cela n'est pas capable de nous produire le salut, alors, il n'y a qu'une chose qui nous le produit, c'est le Christ et donc tout le reste par rapport à cette foi et cette nouvelle relation à Dieu instaurée par la mort et la résurrection du Christ, tout le reste n'est plus rien.

C'est une attitude très négative de Paul vis-à-vis de tous les comportements qu'il a appelé par analogie "religieux". Là, Paul ne se gène pas pour critiquer aussi bien une certaine forme de judaïsme qu'il considère comme dépassée, mais également tous les autres comportements religieux quels qu'ils soient. En fait pour Paul, il n'y a plus que la relation de foi, de confiance dans l'absolu pouvoir du Ressuscité qui effectivement peut nous conduire à Dieu.

La seule chose qui compte, comme il le dit c'est de connaître le Christ. Là, il se sent obligé de développer parce que connaître le Christ pour Paul c'est une formule paradoxale. Parmi les équipes apostoliques qui vivaient et qui enseignaient à cette époque, lui était plutôt mal loti. Il ne pouvait donner qu'un seul témoignage, c'était son expérience du chemin de Damas qui était le seul moment où il a connu le Christ. Les autres pouvaient dire qu'ils avaient connu le Christ en Galilée, ou Jacques, Jean, Pierre, ils pouvaient donc raconter des choses du Christ selon la chair, mais Paul ne l'a pas connu. Or, Paul dit que la connaissance du Christ ne se définit pas par le fait de l'avoir fréquenté sur la terre, mais la véritable connaissance du Christ est une connaissance d'un tout autre ordre.

C'est cela qu'il essaie de montrer ici à travers une image qui peut nous paraître déroutante et délicate. Pourquoi Paul connaît-il le Christ ? c'est parce qu'il a été saisi. Ce mot "saisir" ici est très important. C'est sans doute la première fois que Paul parle, témoin personnel, de son chemin de Damas. Il ne parle pas comme Luc de la lumière, du tombé du cheval, il ne dit rien de tout cela. A partir du moment où j'ai été saisi, je cherche à saisir. Voilà exactement comment Paul détermine ce qu'il appelle la connaissance du Christ. Cela n'a rien à voir avec la connaissance moderne telle que nous la pratiquons dans les sciences humaines, physiques ou sociales. Ici, la connaissance du Christ c'est être saisi et chercher à saisir. Le Christ ressuscité met la main sur Paul et le saisit, mais Paul est en train d'essayer de saisir le Christ. Au premier moment dans la rédaction de sa lettre, il a l'air de dire qu'il est en train de saisir. La connaissance chez Paul, c'est le saisissement mutuel.

Là évidemment, une des images qui conviendrait le moins mal pour essayer de comprendre ce qu'est cette connaissance par saisissement, c'est le coup de foudre amoureux. C'est un peu cela que Paul veut dire, c'est une connaissance par laquelle tout à coup on se sent empoigné par l'objet sur lequel on se fixe. La réponse c'est d'essayer de saisir. C'est ce saisissement mutuel qui constitue l'expérience de la connaissance telle que Paul la comprend et veut l'expliquer aux Philippiens. Et Paul veut dire que les Philippiens sont d'une certaine manière susceptibles de faire la même expérience que lui. Il leur fait pressentir qu'eux aussi, peut-être pas par un chemin de Damas aussi violent que celui de Paul, mais il leur dit qu'eux-mêmes ont été saisis par la parole de l'évangile et qu'ils doivent saisir le Christ à partir de cette expérience.

Mais il y a plus. A un moment donné, il se rend bien compte que Paul ne saisit pas le Christ comme le Christ le saisit. La relation n'est pas symétrique. Le saisissement du Christ lui est total. Quand Paul est saisi par le Christ à ce moment-là, toute sa vie est désormais orientée vers le Christ. C'est pour cela que tout le reste est considéré comme ordure ou balayure. Il sait que lui-même n'arrive pas à saisir exactement et là il utilise une image assez extraordinaire qui a beaucoup inspiré un certain nombre de Père de l'Église, notamment saint Grégoire de Nysse. Il dit : "Je cherche à saisir, non pas que j'aie saisi, mais je cherche à saisir". L'image que Paul a dans sa tête c'est l'image du coureur qui au bout du sprint, fait un dernier effort et se lance en avant, il se projette lui-même pour essayer d'attraper comme une sorte de borne imaginaire qui est la ligne d'arrivée. Cela suppose de la part de l'athlète un mouvement d'élan, de cambrure de tout lui-même pour arriver au bout le premier. Il y a un mot grec pour dire cela c'est l'épectase, c'est-à-dire l'ultime tension du mouvement au sprint pour arriver à se positionner le premier.

Jamais on n'avait osé comparer les comportements religieux à de la technique sportive. Là, Paul a une intuition fantastique, il dit que sa vie est dans ce moment où il n'est pas encore totalement saisi, qu'il est dans la position du coureur qui est à deux doigts de saisir. Il se sent dans cette position d'élan, d'extension de lui-même vers le but à saisir.

La tradition chrétienne a très largement exploité cette belle image. Grégoire de Nysse en a fait une théorie : la vie chrétienne est de vivre dans cette attitude d'épectase, c'est-à-dire en plein mouvement de désir jusqu'à l'objet qui paraît pratiquement acquis. Du côté romain, cela a eu un peu moins d'imagination, mais c'est toute la théologie augustinienne de la vie avec Dieu comme désir. Là Augustin ne s'est pas référé au vocabulaire sportif, il s'est référé au vocabulaire du désir, les termes plus classiques de la vie intérieure, de la vie intime. C'est assez intéressant car c'est un bouleversement dans la conception religieuse classique. Le judaïsme disait déjà que lorsqu'on a fait les choses, c'est réglé. Or, Paul nie cette attitude. Ce n'est pas quand on a fait les choses, qu'on a satisfait aux normes, les règles rituelles, aux sacrifices qu'on est quitte. On ne l'est jamais puisqu'on est toujours dans la tension qui nous propulse au-delà de nous-même vers le but à atteindre. C'est une conception tout à fait originale et nouvelle de la religion.

Frères et sœurs, cela peut nous être de la plus grande utilité pour essayer de comprendre comment nous-même nous vivons notre relation au Christ. Que nous ayons été saisi, je pense qu'on peut le dire, par le baptême, mais est-ce que cela a toujours le même absolu que la saisie par laquelle Paul a été saisi ? C'est une autre histoire. Que nous essayions de saisir c'est quelque chose de fondamental et c'est la grandeur de la foi chrétienne c'est que rien n'est acquis. C'est toujours l'élan, ce dernier mouvement dans lequel on essaie de saisir ! Que cette manière dont Paul nous propose la vie chrétienne nous aide chacun d'entre nous pour saisir le Christ.

 

AMEN