JE PUIS TOUT EN CELUI QUI ME FORTIFIE
Ph 4, 8-9 ; Mt 13, 36-43
(12 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Réserve et délicatesse
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ous terminons aujourd'hui la lecture de l'épître aux Philippiens par un petit passage que j'appellerai la théologie du denier du culte. En effet, Philippes était une ville dans laquelle, pour son apostolat, Paul avait eu la main heureuse parce que la première convertie était une dame nommée Lydie. C'était une bonne commerçante de pourpre, ce qui était l'industrie de luxe de l'époque, qui avait une espèce de multinationale puisque le siège était à Thyatire et qu'elle-même habitait à Philippes, ce qui laisse penser que comme pour plusieurs petites industries, elle avait plusieurs postes à l'intérieur du bassin méditerranéen avec des entrepôts et un service bien organisé. Comme Paul le rappelle, quand il était parti de Philippes pour Thyatire déjà à Thessalonique, il avait reçu des subsides et une aide. Et là, quand il est prisonnier il reçoit pour la deuxième fois des subsides et une aide. On pense que cette brave Lydie était derrière tout cela et qu'elle avait une très grande reconnaissance pour l'apôtre qui lui avait fait connaître le salut. Et comme en plus de la reconnaissance, elle avait les moyens, cela arrangeait bien les choses.
Mais ce qui est extraordinaire dans cette affaire, c'est que saint Paul ne s'en tient pas à des considérations purement pratique et matérielles mais que précisément, à propos du fait qu'il reçoit cette aide, il développe deux thèmes. D'abord il est poli, il remercie pour le secours envoyé, c'est tout à fait légitime, mais immédiatement, et c'est un peu audacieux, il dit : "Je sais me priver comme je sais être à l'aise. En tout temps et de toute manière je suis initié à la satiété comme à la faim, à l'abondance comme au dénuement." Là encore, on a l'impression que saint Paul, dans son premier réflexe a l'air de dire : Moi, je sais faire face à tout. On a l'impression d'une réaction d'un homme aguerri au combat et qui aurait peur être un petit tendance, dans un premier mouvement, à s'attribuer la prouesse de s'adapter à tout et de dire : au fond, c'est très gentil de m'avoir aidé mais de toute façon, cela n'a pas d'importance, car ma philosophie, ma sagesse me permettent de m'adapter à toutes les situations. Or précisément, comme si saint Paul sentait que l'on pourrait interpréter les choses dans ce sens-là, il dit immédiatement cette chose très belle : "Je puis tout en Celui qui me rend fort !"
Là saint Paul montre comment son attitude vis-à-vis du don des fidèles est une attitude d'accueil parce que, précisément, il a en lui la force de Dieu, cette force de Dieu qui lui donne de faire face à toutes les situations. Son souci n'est pas de cultiver une sagesse humaine par laquelle il saurait se priver, mais uniquement de façon humaine, ou par laquelle il saurait au contraire profiter des biens mis à sa disposition, mais de façon tout à fait humaine. L'attitude profonde de Paul est de dire à ses Philippiens : ce qui est la mesure de ma vie, c'est la présence de la force de Dieu en moi, et si vous m'aidez, c'est un signe de cette force de Dieu qui a agi pour moi, et si au contraire, je suis dans le dénuement, c'est pour moi un appel à m'en remettre davantage à la puissance de son amour et de sa bienveillance à mon égard.
De l'autre côté, Paul fait cette remarque : "Ce n'est pas que je recherche les dons, ce que je recherche c'est le bénéfice qui s'augmente à votre actif." C'est la fine pointe de cette théologie. Ce n'est pas simplement de la courtoisie ou de la politesse mais c'est véritablement que pour Paul le fait de recevoir les dons de la communauté de Philippes, est une manifestation de l'amour de Dieu à travers cette communauté qu'il a évangélisée. Quand Paul reçoit ces dons, bien sur il est heureux de les recevoir, mais il se réjouit surtout de ce que l'amour de Dieu a été réellement et concrètement efficace dans le cœur de ceux à qui il avait annoncé la Parole de Dieu.
Ce genre de réflexions qui sont au fil de la plume chez saint Paul car il n'a pas écrit cela pour nous dire comment aujourd'hui résoudre les problèmes d'argent dans l'Église, nous indiquent comment on les résolvait à cette époque-là. Cela peut nous être utile et bon car cela signifie que dans un monde où nous sommes très souvent obnubilés ou obsédés par les rapports d'argent (n'y a -t-il pas dans certaines communautés chrétiennes des catéchistes qui veulent se faire payer sous prétexte que si l'on n'est pas payé ce n'est pas un travail sérieux), le vrai problème n'est pas là. Pour lui, Paul, c'est une dépendance radicale, et pour son apostolat, il ne s'appuiera pas sur des moyens financiers. Il sait que le secret de son annonce de la Parole de Dieu, c'est la présence de la force de Dieu en lui. Par conséquent, il peut y avoir des hauts et des bas, mais rien de ce qui est le conditionnement financier ne peut l'empêcher d'accomplir la mission apostolique qu'il a reçue de Dieu. Si elle vient de Dieu, il faut que la norme de sa réalisation soit aussi de Dieu et selon le désir de Dieu. Mais d'autre part, lorsqu'il reçoit cette aide de Dieu, au lieu de l'envisager purement et simplement comme une aide économique, il sait y voir le secret de l'amour de Dieu qui a travaillé dans le cœur de ses Philippiens.
Il faudrait aussi que dans nos communautés aujourd'hui, ce soit le même souci, le même secret, le même sens de la délicatesse et la même réserve dans tous ces problèmes que peuvent agiter les questions financières de la vie de l'Église. Ce n'est pas une simple question de péréquation, ce n'est pas une simple question de justice, ce n'est pas une façon de rembourser une sorte de quasi impôt. En réalité, il s'agit là, à travers les gestes les plus humbles, les plus quotidiens, d'aider ceux qui sont apôtres et qui ont mission d'évangéliser dans l'Église, non pas de sa riche subsistance mais de l'amour de Dieu qui travaille dans nos cœurs et qui transforme ainsi nos dons en signes visibles de la bienveillance et de la protection du Seigneur pour son peuple et pour son Église.
AMEN