RÉJOUISSEZ-VOUS EN TOUT TEMPS 

Ph 4, 4-7 ; Mt 13, 31-35

(10 juillet 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Réjouissez-vous

V

 

ers la fin de son épître aux Philippiens, saint Paul adopte un ton résolument optimiste. Après avoir mis sa communauté chrétienne devant les exigences de la vie qui attend le retour du Seigneur, après leur avoir montré tout le côté extrêmement laborieux et besogneux de la vie chrétienne, voici que Paul, tout à coup, part dans une envolée : "Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur ! N'entretenez aucun souci, mais recourez toujours à l'oraison et à la prière. Alors vous serez habités par la paix de Dieu !" On a l'impression de se retrouver devant le paradoxe de la fable de La Fontaine qui s'intitule : "La cigale et la fourmi". On a l'impression que saint Paul nous recommande de vivre comme des cigales, de nous réjouir, de prendre du bon temps en ce monde et qu'il suffit de cela pour que tout se passe bien.

Je ne pense pas que Paul ait voulu encourager les Philippiens à vivre dans cette espèce d'euphorie, un peu excitée, qui permet de penser que tout va bien quand le bateau coule. En réalité, je crois que saint Paul dégage là, la loi profonde de notre existence chrétienne. C'est vrai, toujours vrai que le bateau coule et qu'il n'en a jamais fini de couler. L'histoire du monde, c'est précisément, depuis les origines, l'histoire d'un bateau qui coule. C'est pourquoi l'histoire du salut est aussi une histoire de sauvetage. Mais le paradoxe des chrétiens n'est pas de se réjouir du bateau qui coule, le paradoxe de l'existence des chrétiens c'est de vivre dans la joie au moment même où, lorsque grandit le danger, grandit aussi le salut. La joie des chrétiens n'est pas une joie naïve, ce n'est pas l'insouciance de la cigale. La joie profonde des chrétiens, c'est la perception de la proximité du salut, c'est la perception très forte de la main qui nous est tendue par le Christ sur sa croix et qui nous arrache au naufrage. C'est la perception effectivement, que plus nous voyons le bateau sombrer ou comme le dit saint Jean dans un autre langage "le monde qui passe avec son désir", c'est-à-dire qui est voué à une sorte d'usure sans rémission, à ce moment-là même, le chrétien est celui qui fait l'expérience de la plus profonde intimité de Dieu à ce monde, et que, au moment même où il sent ce monde se briser et s'effriter, il commence à percevoir le sol sûr et ferme de la présence, de la force et de la tendresse du Dieu qui sauve.

C'est pourquoi lorsque Paul dit :"Réjouissez-vous dans le Seigneur !" le motif est unique, c'est la proximité de Dieu. Cela ne veut pas dire : oubliez tout. Cela veut dire : souvenez-vous qu'au moment même, à l'heure de notre mort, c'est le Seigneur qui est là, c'est la force du Dieu qui sauve qui se manifeste à nous. Et c'est pourquoi, à ce moment-là, Paul peut parler de "la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence". Il y a là quelque chose qui est très important pour l'Église aujourd'hui. Dans la mentalité actuelle, dans la sensibilité contemporaine, l'Église a toujours envie de vivre comme la fourmi, c'est-à-dire elle a envie de construire son avenir, elle a envie, à certains moments, de se donner une certaine assurance et une certaine solidité. Et en ceci elle ne fait que participer à cette mentalité moderne de techniciens ou d'ingénieurs que nous avons tous d'une manière ou d'une autre, par laquelle nous voulons avoir prise sur le temps et prospecter, gérer l'avenir, le définir et le maîtriser. Et ceci n'est pas la meilleure façon d'attendre la fin du monde et de gérer le naufrage, car effectivement, on peut se donner un mal fou pour gérer techniquement le fait que le bateau coule, mais je ne suis pas sûr que cela donne grand-chose, car en réalité, cela ne change rien à la situation, c'est-à-dire à cette mort, qui nous enveloppe tous, progressivement.

Par contre il y a une autre dimension qui est peut-être plus contemplative et plus émerveillée. C'est précisément le témoignage que doivent donner les chrétiens. C'est qu'au moment même où dans la panique du naufrage, dans l'agitation qui consiste à gérer cet avenir de plus en plus rétréci et de plus en plus bouché, et de le gérer de plus en plus rationnellement, les chrétiens sont comme les prophètes de la proximité de Dieu, proximité de Dieu pour l'homme dans sa détresse. C'est pour cela que Paul peut dire : "A tout moment, recourez à la prière, a l'oraison !" non pas pour s'abstraire des conditions concrètes de cette espèce de péril, mais pour découvrir, au cœur même du danger, la présence qui sauve. Et, dans ce cas-là, on comprend qu'au cœur même de cette épreuve, le chrétien soit témoin d'une joie qui surpasse toute intelligence, qui surpasse toute intelligence constructrice, fabricatrice, dominatrice de ce qui, en réalité, lui échappe, et que le chrétien ait, par la grâce de l'Esprit, les yeux ouverts parce que la paix de Dieu nous prend sous sa garde, elle prend nos cœurs et nos pensées sous sa garde. C'est précisément cela l'expérience chrétienne : que notre cœur et nos pensées soient pris sous la garde même de la paix de Dieu.

Qu'en ces temps où nous vivons et qui sont un peu les mêmes que ceux où saint Paul a vécu, parce que au fond, l'histoire c'est toujours la même histoire, nous puissions découvrir cette garde de la paix de Dieu, sans nous cacher la réalité par laquelle l'histoire de ce monde, par des tas d'aspects d'elle-même, est un naufrage, mais que le fait même de voir le danger avec une certaine lucidité nous fasse saisir à quel point la proximité de Dieu, du Dieu crucifié, du Dieu qui a porté le plus grand danger de toute l'histoire de l'humanité, et qu'Il l'a vaincu par sa mort, que cette présence et cette proximité de Dieu sont là pour nous donner la véritable espérance et éveiller notre regard sur ce que nous devons voir, en vérité, le salut.

 

AMEN