DEVENEZ MES IMITATEURS
Ph 3, 17-4,1 ; Mt 13, 24-30
(9 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Beauté et humiiité
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oursuivant son exhortation à la jeune chrétienté de Philippes saint Paul, après avoir expliqué la manière dont tout notre être doit être tendu vers Dieu, passe à une considération beaucoup plus personnelle qui peut nous paraître un brin orgueilleuse. Il dit : "Devenez à l'envi (c'est-à-dire sans vous gêner) mes imitateurs. Fixez vos regards sur ceux qui se conduisent comme vous en avez en nous un exemple."
On peut toujours imaginer que Paul étant extrêmement saint, bien qu'il ait eu fort mauvais caractère, pouvait affirmer avec beaucoup d'assurance et beaucoup d'aisance, qu'il fallait le prendre pour un modèle. C'est même un peu ce qui, finalement dans l'Église, a parfois pris le pas sur le reste. Souvent, on considère que telle personne peut être prise en exemple, comme modèle et cela aurait un peu tendance à raboter les personnalités, à donner de la sainteté un visage très conventionnel : est saint celui qui se tient bien, qui garde toujours les mains jointes, le regard toujours tourné vers le sol par modestie, et autres éléments semblables du portrait du parfait chrétien qui finit par être tellement stéréotypé qu'il transforme la foi chrétienne en statue de plâtre, comme ce qui en a été l'occasion au dix-neuvième siècle.
En réalité, il ne semble pas que ce soit le but visé par saint Paul. Saint Paul n'avait pas envie que tout le monde lui ressemble. Je ne sais pas si l'Église aurait été viable si tout le monde avait ressemblé à saint Paul, mais en plus, je crois que ce n'est pas du tout le dessein de Dieu sur son Église. Pourquoi ? Comme nous l'avons vu précédemment, cette épître est une méditation sur l'être de l'Église. L'Église est née et elle est née de l'absence de son Seigneur, l'Église est née du désir, tout à fait inattendu que, à partir du moment où le Seigneur est exalté dans la gloire, se lève une moisson d'hommes qui ont envie de retrouver ou de redécouvrir ce visage du Seigneur. C'est pourquoi la vie chrétienne va avoir quelque chose de difficile, de laborieux. Elle est toute portée par ce désir, cette aspiration, cette privation de contempler le visage de son Seigneur. Mais en même temps Paul explique cette réalité : Dieu est déjà mystérieusement présent dans le cœur de chacun des chrétiens et le façonne petit à petit.
Saint Paul fait encore un pas de plus et dit : "Vous voyez, vous chrétiens de Philippes, chrétiens d'une seconde génération par rapport à moi et aux apôtres, le visage même de votre génération chrétienne s'appuie sur le visage de notre génération chrétienne". Paul découvre tout à coup que l'Église se façonne d'une génération à l'autre, à travers la chair, à travers l'existence, à travers l'épaisseur de vie des générations qui se succèdent. L'Église devient un corps vivant, devient un organisme cellulaire où chacune des cellules à une autre des cellules de s'engendrer, et que ce soit bien une cellule de même race, de même qualité, de même identité. C'est pour cela que saint Paul dit qu'il faut suivre l'exemple, qu'il faut vivre de la même façon, selon le même dynamisme, selon la même présence, selon la même force de l'Esprit que celle qui agit en moi. Et Paul est pour ainsi dire émerveillé de la manière dont l'Esprit, petit à petit, va structurer ce corps de l'Église, de génération en génération, chaque nouvelle génération s'appuyant sur la foi, sur l'amour et sur la présence de l'Esprit dans la génération précédente.
Il y a là quelque chose qui nous paraît banal parce que nous avons derrière nous soixante ou plus de générations chrétiennes, mais ce qui est très bouleversant quand on y pense, c'est le fait, pour Paul, de voir qu'une nouvelle génération chrétienne peut naître en s'appuyant sur la précédente. C'est pourquoi. Paul peut continuer en disant : De toute façon vous n'avez pas à m'imiter bêtement en essayant de copier mes faits et gestes ou ma manière d'être car, en réalité, le but de tout cela c'est que "notre cité se trouve dans les cieux d'où nous attendons ardemment le Sauveur."
Ainsi le mystère de l'Église est précisément le mystère de la présence biologique de l'Esprit dans le corps charnel de l'humanité. Et tout comme un corps biologique est toujours différent, chaque génération est différente, chaque étape de notre corps est différente et pourtant c'est toujours le même corps. De la même façon pour l'Église, chaque génération est différente, et pourtant elle doit prendre appui sur cette espèce de code génétique qui est l'exemple de la génération précédente. Ainsi lorsque Paul dit qu'il faut le prendre comme modèle, il ne dit que nous devrions falsifier, fausser, calquer notre personnalité sur le modèle de celle de Paul, mais il dit : trouvez la plénitude de votre être de chrétien, trouvez la plénitude de l'efficacité de l'Esprit en vous comme cet Esprit l'a trouvée en moi.
Et alors l'Église sera un corps vivant, un corps vivant et missionnaire, non pas au sens d'une organisation conquérante, mais au sens où plus un vivant est vivant, plus il trouve son véritable profil, sa véritable personnalité, plus alors il rayonne de fécondité et de grâce. Et c'est ainsi que Paul ouvre par cette recommandation, ouvre aux Philippiens le mystère de l'Église tel qu'il se déploie depuis des siècles, tel qu'il continuera à se déployer, c'est-à-dire ce corps qui se régénère sans cesse de la puissance de l'Esprit et qui chaque fois fait que chaque génération trouve sa véritable figure, sa véritable personnalité et enfin que tout ce corps, à travers la succession de son histoire, trouve son identité dans le fait de marcher vers la cité des cieux d'où nous viendra le Sauveur, Lui qui "accomplira tout en tous".
AMEN