LA PRIÈRE CHRÉTIENNE
Ph 1, 3-6+8-11 ; Mt 11, 25-30
(1er juillet 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
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es deux textes de la liturgie d'aujourd'hui nous révèlent le sens et en même temps la structure de toute prière chrétienne. La prière du Christ qui est d'abord dans le tressaillement de l'Esprit un hymne d'action de grâces pour ce que le Père accomplit dans le cœur des petits, dans le cœur des humbles. Le Christ qui connaît toute chose, qui connaît le cœur des hommes, sait, même si ceux-ci ne le laissent pas paraître, ce qui s'accomplit dans le cœur de ceux qui accueillent sa parole, de ceux qui reçoivent la graine du Royaume et qui, dans leur cœur, la laissent germer, la laissent grandir et fructifier. Il connaît ces terrains intérieurs qui ne demandent rien d'autre que d'être disponibles à la grâce et de la laisser porter des fruits. Ce sont ceux-là qu'Il désigne sous le mot "humbles et petits" alors que les intelligents et sages, ceux qui compliquent les affaires, ceux qui ne reçoivent la parole qu'au niveau de leur tête, de leur cerveau pour l'analyser, pour la décortiquer, pour voir si elle correspond à l'Écriture, ceux-ci non seulement ne comprennent rien mais ils ne reçoivent pas cette parole de Dieu.
Le Christ se réjouit en voyant ce que la Parole de Dieu réalise dans le cœur des chrétiens et saint Paul faisait la même chose vis-à-vis des Philippiens. Sa prière commence par un hymne d'action de grâces : "Je rends grâce à Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous dans mes prières, parce que je constate avec joie que l'œuvre que le Christ a commencée se réalise et que Lui-même la portera à son terme."
Si nous ne savons pas prier, c'est parce que nous ne savons pas le commencement de la prière. La prière chrétienne ne commence pas dans notre cœur, ni dans notre bouche, ni avec nos mots. Elle commence d'abord par la réalisation de la Parole de Dieu, par la présence de la Parole de Dieu qui lorsqu'elle est fécondée dans le cœur des hommes, devient parole pour nous-mêmes. La prière chrétienne c'est d'abord de recevoir dans son cœur ce que Dieu réalise de sa Parole, cette Parole qui s'incarne et cette Parole qui continue de porter du fruit dans le monde, dans le champ du cœur de chacun, des autres et de nous-mêmes. La prière chrétienne, c'est d'abord la reconnaissance, l'écoute, la contemplation du don permanent de Dieu pour chacun d'entre nous et pour tous les hommes Si nous ne commençons pas notre prière par cette constatation, par cette action de grâce, par ce tressaillement dans l'Esprit, de ce que Dieu fait, notre prière n'est pas chrétienne. Elle est peut-être la prière d'un chrétien, mais elle n'est pas la prière du Christ qui Lui-même commence par rendre grâce à Dieu et saint Paul en fait autant.
Et ce n'est qu'après que va venir la réponse. Et la réponse à cette action de grâce première qui jaillit de notre cœur lorsque nous constatons, que nous reconnaissons l'œuvre de Dieu, ce ne sont pas tellement des demandes. C'est toujours une espérance. Et Christ Lui-même signifie le sens de cette espérance: "Prenez sur vous mon joug ! Chargez-vous de ma vie ! Prenez sur vous tout le poids de mon amour !" Et c'est ce poids de mon amour qui est léger, qui vous entraînera plus profondément dans la croissance et dans la fructification du Royaume. C'est ce joug que vous prendrez sur vous qui vous conduira, sans vous écraser, vers l'achèvement du Royaume, vers l'accomplissement jusqu'au jour du Christ Jésus, selon l'expression de Paul. Le Christ fait cette prière d'action de grâce dans l'Esprit et elle se prolonge par l'espérance messianique que nous puissions nous-mêmes prendre en main le poids de l'amour, le poids du Royaume, le poids de la gloire de Dieu qui, eux-mêmes, nous entraîneront plus profondément dans la vie de ce Royaume, dès aujourd'hui.
Et saint Paul, lui-même, une fois qu'il a rendu grâce à Dieu en constatant à quelle part les chrétiens ont pris à l'œuvre de Dieu, il dit : "Que votre charité croisse de plus en plus ! Qu'elle s'épanche dans cette vraie connaissance du mystère de Dieu. Qu'elle vous rende purs et sans reproche, pour le jour du Seigneur, dans la pleine maturité de ce fruit de justice." Ainsi la prière de Paul commencée dans l'action de grâce comme celle du Christ, s'achève et prend sa véritable dimension dans l'espérance, cette espérance que la charité de Dieu, que la connaissance de Dieu, que le Jour du Christ se manifeste en nous et nous fasse croire de plus en plus, dans la vraie connaissance de ce mystère présent en nous.
Ainsi, prière du Christ, prière de l'apôtre Paul, prière de chacun d'entre nous, prière de l'Église, c'est d'abord la reconnaissance dans la joie intérieure de l'Esprit, que le Royaume de Dieu est là, qu'il prend racine, qu'il grandit et qu'il porte des fruits. Cela il n'y a que les petits et les humbles qui peuvent en avoir la connaissance intérieure quasi intuitive, ceux qui savent être humbles devant cette croissance du Royaume de Dieu qui ne cesse de grandir et de s'étendre.
Prions pour qu'ensemble, nous puissions croître dans cette charité qui est notre seule espérance, puisque c'est le cœur même de Dieu, puisque c'est le salut de Dieu. Et notre prière chrétienne est toujours située entre le Christ qui est venu et le Christ qui vient, le Christ qui reviendra. A deux reprises dans ce passage de l'épître aux Philippiens, Paul évoque ce "jour du Christ Jésus qui doit venir". Notre prière est action de grâce, elle est d'espérance pour grandir dans la charité, et cela parce que nous attendons que le Seigneur vienne pour nous faire entrer dans la plénitude de sa charité, dans la plénitude de son action de grâces. C'est cela même que nous allons célébrer maintenant. Nous allons dans l'eucharistie, voir la présence du Royaume de Dieu, pour autant que notre cœur soit suffisamment humble et petit pour le recevoir, sans vouloir compliquer les choses. C'est cela que nous allons recevoir. Et nous allons exprimer notre foi, notre espérance dans ce retour glorieux du Christ, au moment même où Il vient dans l'eucharistie: "Nous T'attendons ! Viens, Seigneur Jésus !" Nous sommes là, tout tendus vers le retour de ton Règne. Alors, fais-nous entrer dans Ta propre prière qui est que Ton Royaume, déjà présent en nous, puisse bientôt arriver à la plénitude de sa réalisation qui est notre propre entrée dans ton mystère éternel.
AMEN