LE SALUT SANS CONDITION
Ph. 3, 1-7 ; Mc 8, 1-10
Lundi 23 Mai 2016 – 8ème semaine du temps ordinaire
Homélie du frère Daniel Bourgeois
Frères et Sœurs, nous entrons maintenant dans la partie centrale de l’épître aux Philippiens qui nous explique peut-être pourquoi Paul a envoyé cette lettre. En effet, comme dit le vieux proverbe Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Si vraiment Paul n’avait pas eu de recommandations à donner à la communauté des Philippiens, il ne leur aurait sans doute pas écrit. Cette lettre est donc simple, cordiale et chaleureuse parce que Paul trouve que sa communauté a été jusqu’à maintenant exemplaire.
Toutefois, vous l’avez entendu, Paul a quelques craintes et un pressentiment. Des craintes parce que depuis les débuts de son apostolat, chaque fois qu’il va dans des communautés et qu’il prêche à des païens après avoir prêché à la synagogue des Juifs, après avoir effectué quelques conversions et constitué la communauté initiale, il sait qu’il sera suivi par d’autres qui essaieront avec plus ou moins d’habileté de corriger son évangile.
En effet, Paul quand il annonce la bonne nouvelle du Salut, dit aux païens que désormais ils sont sauvés radicalement par la mort et la résurrection du Christ. Or, ceux qui passent à la suite de Paul ne démentent pas vraiment l’évangile qu’il a annoncé, mais font de la contre-information, (c’est un procédé classique encore aujourd’hui) en disant Oui, Paul vous a dit ça, mais quand même il ne faut pas exagérer, nous qui sommes de vieille tradition juive, nous pensons que l’on ne peut pas être sauvé et qu’on ne peut pas faire partie du peuple de Dieu si l’on n’est pas circoncis. Paul sait que des groupes passent ainsi après lui et essaient d’obtenir des païens qu’ils se fassent circoncire. C’est pour ça que le discours de Paul est assez sec.
Il dit Voilà, on vous dit ça, mais si c’était vraiment nécessaire, je vous l’aurais dit moi-même. Vous avez entendu le plaidoyer que Paul fait en sa propre faveur : il explique qu’il est plus juif que tous les autres, circoncis dès le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, hébreu, fils d’hébreu, quant à la loi, pharisien, et quant au zèle, persécuteur de l’église. En gros, ça veut dire Je sais de quoi je parle, je sais d’où je viens et si je vous dis que ça n’est pas nécessaire de vous faire circoncire, ce n’est pas parce que moi-même j’ai des regret et que je voudrais renier mon judaïsme, c’est pour une raison très précise et très simple. La raison, la voici : pour Paul, c’est le Christ mort et ressuscité qui sauve. Par conséquent, ce salut est total et inconditionnel. Donc les Juifs qui sont nés dans la circoncision peuvent continuer à vivre selon la loi juive, car la circoncision les tenait, comme membres du peuple juif, à un certain nombre d’observances. Mais on ne peut pas appliquer cette règle aux païens, car ils n’ont pas été circoncis et ne sont pas tenus aux promesses qui ont été faites à Israël. Ainsi, on peut entrer directement dans le salut de Dieu sans passer par les rites Juifs, ni par les observances juives, ni encore par une appartenance recrée à partir d’une identité juive qui serait simplement imitée ou copiée.
Cela a une énorme importance car cela a fait basculer la première génération chrétienne vers une perspective qu’elle n’avait peut-être pas entrevue directement quand l’évangile était prêché uniquement en milieu juif. Au départ, quand l’évangile a été annoncé dans les villes et les villages de Samarie, de Judée, de Galilée et de Jérusalem, il allait de soi qu’on ne posait pas la question circoncis ou pas circoncis ?, la plupart des gens qui répondaient à l’annonce de l’évangile étant juifs. Par conséquent, ils allaient continuer les observances de la loi sans se poser de question.
Ce que Paul appelle la voie, c’est qu’il est possible d’entrer dans l’église en étant païen. Et si l’on n’est pas juif, pourquoi serait-on tenu aux observances de la loi ? Il n’y a pas de raison. Par conséquent, celui qu’il faut imiter, c’est le Christ, et non les premiers convertis. Paul dit alors des choses absolument décisives : Non seulement, il ne faut pas que les païens passent par les observances de la loi, mais si on met les observances de la loi comme condition pour être sauvé, alors on dit que le Christ ne nous a pas totalement sauvés par sa mort et sa résurrection et qu’il manque quelque chose.
C’est là que Paul opère un retournement. Il leur dit Moi, je continue à observer toutes les observances de la circoncision, des jeûnes et des pratiques juives, même d’aller au temple, donc je sais de quoi je parle. Si vous croyez en l’évangile que je vous ai annoncé, c’est le Christ mort et ressuscité qui sauve, point barre. Mais si vous vous mettez artificiellement des conditions qui ne sont pas contenues dans l’évangile, en rajoutant ces conditions, vous niez la puissance du salut du Christ. C’est là que tout s’est joué. Et c’est effectivement comme ça que le christianisme n’est pas resté uniquement dans le contexte des communautés juives, bien que Paul quand il arrivait quelque part, allait toujours d’abord à la synagogue, car disait-il, La promesse est d’abord pour vous les Juifs.
Mais comme la promesse était sans exclusive vis-à-vis des païens et que les païens n’avaient jamais vécu à la juive, il ne voyait pas pourquoi on leur imposerait cela. C’est en disant cela qu’il a emporté le morceau à la rencontre de Jérusalem en 48. Ça ne s’est pas fait d’un seul coup, et il y a eu pendant assez longtemps dans l’Occident méditerranéen des groupes d’origine juive qui demandaient la circoncision même pour les païens. Mais finalement, c’est la conviction de Paul qui est la conviction chrétienne. Si effectivement on rajoute des conditions au salut du Christ, il n’y a plus de raison d’arrêter, il faut les conditions de la religion juive, mais aussi tout ce qu’on voudra. Précisément, c’est cette radicalité du salut par la mort et la résurrection du Christ qui est devenu pleinement la base et le fondement de notre foi.