PRIER DANS L'ESPRIT

Ep 6, 18-20+23-24 ; Mt 10, 23-33

(17 juillet 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : Reposoir du Jeudi-saint

A

 

la fin de sa lettre aux Éphésiens, saint Paul rappelle aux chrétiens l'exigence de veiller dans la prière, dans la prière continuelle, dans la supplication, et cela à tout moment. Mais il ajoute "Priez dans l'Esprit !" Pour nous, chrétiens, notre prière n'est pas notre prière. La prière que nous faisons, ce n'est pas d'abord les mots que nous disons, les idées que nous avons, ce que nous avons à dire, ce que nous avons à commenter de notre vie ou à demander à Dieu. Cela c'est une prière, j'allais dire, qui monte de notre cœur et qui n'est probablement que trop humaine. C'est un peu la prière des païens qui rabâchent dans leur cœur, sans savoir que quelqu'un les entend, si ce n'est eux-mêmes.

La prière du chrétien ce n'est pas quelque chose dont il a lui-même l'initiative, ni en son commencement, ni en son achèvement. L'initiative de la prière, c'est l'Esprit qui l'a pour nous. Et c'est sur le terrain de la Parole de Dieu que cet Esprit Saint nous fait entrer dans la prière. Dieu nous parle le premier. C'est cela qui est fondamental, même dans notre prière vis-à-vis de Dieu. C'est Lui qui nous prie. C'est Lui qui nous supplie d'écouter sa Parole, de la prendre au sérieux, de reconnaître que dans cette Parole, Il nous livre tout ce qu'Il est Lui-même, et que cette Parole a la fécondité extraordinaire de réaliser, pour nous, ce qu'elle nous transmet, à savoir que nous sommes sauvés et que la mort du Christ, Verbe fait chair, nous réintègre dans le dialogue permanent, dans le dialogue profond et parfait avec notre Dieu. Nous prions d'abord parce que nous avons écouté la Parole de Dieu. Et notre prière, en définitive, ce n'est rien d'autre que le retentissement, dans notre cœur et dans notre vie, de la Parole de Dieu. C'est pour cela que la prière ce n'est pas un monologue vers Dieu, c'est un dialogue dont Dieu a l'initiative et qu'Il veut établir avec chacun d'entre nous. Il nous parle par sa Parole. Nous l'écoutons. Et, lorsque nous l'avons écouté, nous laissons notre cœur lui répondre, et c'est cela la prière.

Donc, notre prière, elle est incessante, elle est permanente, elle est vigilante parce que la Parole de Dieu s'adresse sans cesse à nous et qu'elle veille en nous, comme une lumière dans la nuit, cette lumière qui nous permet de nous tenir éveillés. La prière, c'est la réponse que notre cœur fait à Dieu, que le murmure de notre cœur donne à Dieu lorsqu'il entend et lorsqu'il s'ouvre à sa Parole. C'est cela la prière chrétienne. C'est d'ailleurs pour cela que nous-mêmes nous ne savons pas prier. Comme je le rappelais au début, nous pensons qu'il nous faut des mots, qu'il nous faut des idées, qu'il nous faut trouver des choses nouvelles et demander continuellement des choses à Dieu. Ce n'est pas cela. C'est simplement laisser grandir dans notre cœur, la force, la beauté et la vie de sa Parole. Et, à la limite, nous sommes en état de prière, même dans les moments où effectivement nous ne prions pas, pourvu que notre cœur soit accordé à la Parole de Dieu. Lui-même vivra de cette Parole et l'Esprit chantera en nous la prière que, Lui-même inspirera dans notre cœur.

Dans ces quelques mots de saint Paul, il y a un autre aspect : "Intercédez pour tous les Saints." C'est une chose très importante et que nous ne savons pas faire : entrer dans la prière de l'Église. Là encore, parce que nous avons une prière trop personnelle, trop individuelle, qui n'est pas plus large que nous-même et que notre propre vie. Entrer dans la prière de l'Église c'est justement, là encore l'œuvre de l'Esprit Saint, cet Esprit Saint qui est "répandu dans le cœur de tous les croyants" et qui Lui-même, commence et achève notre prière et la prière de l'Église. Il est très important que nous sachions que l'Église prie, que les autres saints, les autres chrétiens prient avec nous, pour nous, et également qu'ils prient lorsque nous ne prions pas. C'est une expérience spirituelle profonde que de savoir accepter comme prière non pas la sienne, nous sommes incapables de la faire, mais au moins celle de l'Église, qui prie avec nous et qui prie pour nous, et dont la prière nous entraîne quand la nôtre devient silencieuse ou quand elle devient impossible pour une raison ou pour une autre. Et c'est vrai pour les autres. Beaucoup d'hommes, parce qu'ils ne savent pas prier, ou parce qu'ils n'ont plus envie de prier, dans le fond de leur cœur, veulent . compter sur la prière de leurs frères chrétiens, veulent compter sur cette intercession permanente de l'Église pour tous les hommes, pour tous les saints.

Que ces quelques mots de saint Paul ravivent en nous le véritable sens de la prière qui est retentissement, qui est écho, en nous, de la Parole de Dieu, de cette véritable prière qui n'est pas la nôtre, qui n'est pas notre oeuvre personnelle mais qui est ce grand courant de prière de l'Esprit Saint dans le cœur de l'Église et qui rend son corps vivant, son corps continuellement alerte, à l'écoute de l'Esprit Saint, et à l'écoute de la misère des autres, de la prière des autres ou même de la non prière des autres.

Sachons que notre prière, quelle qu'elle soit, vient de Dieu, qu'elle nous ramène vers Dieu et qu'elle ramène aussi beaucoup d'autres frères vers Dieu, quand ceux-ci peuvent compter sur la nôtre comme un chemin sûr, comme un chemin de lumière, comme un chemin de pardon, comme nous aussi nous devons savoir compter sur leur prière à eux, même s'ils ne le savent pas.

 

AMEN