INTELLIGENCE DU MYSTÈRE

Ep 3, 2+5-6 ; Mt 8, 5-13

(25 juin 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

Est-ce l'Église d'aujourd'hui ?

J

 

e retiens une seule expression de la lettre de saint Paul aux Ephésiens. Il s'adresse à ses lecteurs en leur disant :"A me lire, vous pouvez vous rendre compte de l'intelligence que j'ai du mystère du Christ !" L'intelligence que j'ai du mystère du Christ, dans la mémoire spirituelle de l'apôtre, rappelle sa conversion au chemin de Damas, car, comme lui-même le dit, "dans cette lumière" il a reçu "toute la plénitude de la révélation" celle-là même que les apôtres avaient reçue de la personne du Christ pendant leur vie avec Lui, depuis les débuts jusqu'à son retour vers le Père.

Paul fait donc allusion de façon très nette à ce bénéfice, à cette grâce qu'il a reçue de connaître le mystère du Christ. D'ailleurs il dit auparavant : "Vous avez appris, je pense, comment Dieu m'a dispensé la grâce qu'Il m'a confiée pour vous." Je reviens à la première partie de l'expression : "A me lire, vous pouvez vous rendre compte du mystère du Christ." Au fond, saint Paul invite ses auditeurs à le regarder vivre et agir, afin que dans sa propre vie à lui, ils découvrent eux aussi toute la profondeur, la présence du mystère du Christ pour eux et pour leurs frères. Ceci nous renvoie à chacun d'entre nous et à l'Église d'aujourd'hui. Est-ce qu'à nous lire, est-ce qu'à lire notre vie, les hommes à qui nous nous adressons, avec qui nous vivons, que nous croisons, à nous lire et à lire notre vie, peuvent-ils se rendre compte de l'intelligence du mystère de Dieu qui nous a été donnée comme pour Paul "par pure grâce" ?

Voilà une question fondamentale et radicale que cette parole de saint Paul peut poser à l'Église d'aujourd'hui et donc à chacun d'entre nous. A nous aussi, d'une autre façon que l'apôtre, mais peu importe la forme, la grâce est la même, Dieu nous dispensé sa grâce dans l'accueil que nous avons fait de la foi et dans l'accueil que nous faisons chaque jour des sacrements et du "mystère de la foi". Est-ce que cette grâce est suffisamment profonde en nous pour se manifester de façon visible, afin que nos frères puissent pressentir le mystère de Dieu ? Tout à l'heure nous chantions que "les chrétiens sont les prémices de la création nouvelle". Mais les prémices ne sont pas faits pour rester des prémices. Le grain de blé et le germe ne sont pas faits pour rester un grain de blé et un germe. Ils portent en eux une moisson. Jésus dit au centurion et à ceux qui l'entendent : si les fils du Royaume, si la graine jetée en terre et qui doit porter la moisson ne la porte pas, ils seront mis à l'écart et la moisson lèvera autre part. Chaque chrétien porte en lui le mystère de Dieu profondément enfoui. Il doit en vivre, il doit s'en nourrir, il doit s'en réjouir personnellement et ecclésialement. Mais cela ne peut pas suffire, cela ne doit pas suffire. Le christianisme ne se réduit pas à une vie personnelle ou communautaire du mystère de Dieu. Il a été confié aux hommes et à l'Église "pour que toutes les nations le connaissent" car le mystère de la grâce dont nous sommes bénéficiaires n'est pas que pour nous, il est pour les autres car "les païens sont admis aussi au même héritage, membres du même corps du Christ dont nous sommes nous-mêmes les membres vivants."

Peut-être que le corps de Jésus est encore bien mutilé ou encore à l'état fœtal et que l'Église d'aujourd'hui, par nous, nous n'en sommes pas assez convaincus ni vivants, pour qu'il puisse accoucher, de façon totale et plénière, et donner à ce corps du Christ sa véritable vitalité qui ne sera totale et réelle que lorsque tous les hommes y auront été greffés. C'est le mystère de Dieu certes que tout homme entre dans son corps, que tout homme soit greffé sur sa chair mortelle et ressuscitée, c'est le mystère de Dieu dans le cœur de chacun, mais c'est le devoir de l'Église d'en vivre de façon suffisamment profonde, suffisamment claire et audacieuse pour qu'en "lisant" notre vie, les hommes commencent à murmurer le nom du mystère du Christ, qu'eux aussi l'impriment dans leur cœur et en vivent.

 

AMEN