NOUS SOMMES DE LA MAISON DE DIEU
Ep 2, 19-22 ; Mt 7, 21-29
(22 juin 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Vitrail des prophètes
|
L |
es deux textes que nous venons d'entendre font appel à l'architecture, au bâtiment et à la construction. Dans l'épître aux Ephésiens, saint Paul explique le statut de l'existence des hommes. "Nous ne sommes plus des étrangers, nous sommes des concitoyens des saints, nous sommes de la Maison de Dieu !" Et le mot "maison" qui veut dire ici "famille" évoque immédiatement la notion de construction : "Vous êtes la construction qui a pour fondation les apôtres et les Prophètes, et pour pierre d'angle le Christ Jésus !" Et il développe le processus même de la construction : "En Jésus-Christ, toute construction s'ajuste et grandit en un temple saint. Donc vous, vous avez à trouver votre place comme pierres dans cet édifice."
Le deuxième texte repose le même problème. Si notre vie est bâtie sur le sable, tout l'édifice s'écroule, tandis que si elle est établie sur le roc de la Parole de Dieu qu'on écoute et met en pratique, elle a des chances d'être solide.
Vous savez quel est le problème des maisons. Il faut que ça tienne. Nous venons ici pour prier dans une maison qui tient depuis sept cents ans et qui, avec son clocher, est le symbole de cette stabilité. Le fait que les cités soient bâties en dur, pas simplement avec du béton qui s'abîme au bout de vingt ans mais dans de la belle construction solide qui tient bon, c'est parce que la société humaine qui est éphémère, marquée par la mort, marquée par la séparation a besoin d'un lieu stable qui tienne de génération en génération. Une ville, ce n'est pas seulement un tas de pierres bien assemblées mais c'est le symbole de la permanence de l'existence d'une communauté à travers et au-delà de la disparition de ses membres individuels. Dans les temps anciens, la cité était plus que la valeur individuelle de chacun. La cité tenait et durait à travers le temps tandis que chaque homme était voué à la mort.
Or ce que saint Paul et ce que la foi chrétienne nous disent aujourd'hui à travers lui c'est que nous ne devons pas rester sur ce modèle-là. Nous ne devons pas penser que la cité de la terre et que les hommes périssent, mais il faut inverser notre manière de voir. D'abord notre cité n'est pas ici, elle ne dure pas avec de la pierre, notre cité est dans les cieux et ses fondations sont des êtres vivants. La pierre d'angle, c'est Celui qui a connu la mort et qui est ressuscité. Ses fondations ce sont les apôtres et les prophètes c'est-à-dire des hommes, comme nous soumis à la mort. Et pourtant, là, il s'agit d'une cité plus solide et plus durable que toutes nos cités de la terre. De telle sorte que la perspective est inversée. La mort n'est plus ce qui vient détruire les individus et les empêcher de vivre de façon aussi durable que les cités qu'ils construisent et que les pierres qu'ils assemblent, mais la mort devient ce lieu où se manifeste une autre cité, une autre communauté, une autre communion, un autre assemblage de pierres. Cette fois-ci les pierres ce sont ceux-là même qui ont été les victimes de la mort mais qui, par la Résurrection de Jésus, la pierre angulaire sur laquelle repose toute la cité nouvelle, reçoivent chacun d'être désormais plus durables que les pierres d'une cité ou d'un édifice de la terre.
A travers une image très simple c'est toute une conception de la vie qui est en jeu. Pourquoi les hommes bâtissent-ils des maisons ? Pourquoi les hommes bâtissent-ils des cités ? D'une certaine manière, c'est une lutte contre le temps, c'est pour durer. Et nous le savons bien quand nous disons d'un couple, maintenant ils s'installent, ils ont bâti une maison. Nous savons bien que cela signifie cette stabilité durable de la famille. Il y a d'abord les enfants et dès qu'on en a les moyens, on bâtit la maison. Et pourquoi ? Pour manifester ce désir du durabilité, pour manifester dans la pierre ce désir de vivre et de lutter contre l'usure du temps. Or nous n'y pouvons rien, nous ne résistons pas au temps, nous mourons. Mais ce qu'apporte notre expérience chrétienne c'est le fait que, au cœur même de cette mort qui visite chacun d'entre nous, chaque jour où nous sentons qu'elle fait son œuvre en nous. Il y a quelque chose d'autre qui se construit d'une durée éternelle car "nous sommes citoyens des cieux."
Ceux qui nous ont quittés deviennent les fondations. Ceux qui nous ont été arrachés de ce monde deviennent les racines de notre être. Et quand nous les prions et prions pour eux, nous savons déjà qu'en nous se construit quelque chose qui n'est pas de ce monde. Et nous savons aussi que tout ce qui s'est construit en eux, définitivement par leur mort et leur résurrection, c'est tout cela qui nous unit et qui commence à faire de nous, même par-delà la mort, l'unique cité. Prions pour nos défunts, prions les uns pour les autres afin de ne pas perdre de vue de quelle cité nous faisons partie. Pas simplement de ces cités de la terre qui cherchent à durer par leur propre effort. Par grâce, nous faisons aussi partie d'une cité construite par grâce, le don même du constructeur c'est l'amour de Dieu et le ciment c'est l'amour qui nous tient dans cet unique amour de Dieu.
AMEN