LA LOI ET LA MISÉRICORDE

Charnay les Mâcon

Ga 3, 1-5+9-14

(2 août 1998)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Ganagobie : Saint Pierre

F

rères et sœurs, le texte de saint Paul aux Galates aborde un problème très important pour toute la vie chrétienne. C'est le problème des rapports de la Loi et ce que saint Paul appelle ici la foi, ou la prédication, qu'il appelle ailleurs l'évangile. Je relis quelques passages : "Galates sans intelligence, qui vous a ensorcelés ? Est-ce pour avoir pratiqué la Loi que vous avez reçu l'Esprit Saint, ou pour avoir cru à la prédication ?"

Ce problème est au centre de l'épître aux Galates comme de l'épître aux Romains, et je crois qu'en un certain sens, il a été au centre de toute l'intuition apostolique de saint Paul, et qu'il est aussi au centre de notre vie chrétienne aujourd'hui.

En effet, quand saint Paul parle de la Loi, il s'agit, bien entendu, de la Loi de Moïse et il s'agit de ce problème qui a été celui des premiers chrétiens : faut-il être d'abord observateur de la Loi de Moïse, faut-il d'abord appartenir au judaïsme, pour ensuite pouvoir passer au christianisme qui serait comme l'accomplissement de l'Ancien Testament, du judaïsme ? Faut-il passer par la Loi pour arriver à l'évangile ? Moi, je crois que ce serait une facilité pour nous de dire qu'il s'agit d'un problème historique, de celui du passage de l'Ancien Testament au Nouveau Testament ou plus précisément de cette querelle qui a divisé les premiers chrétiens : le christianisme est-il une partie du judaïsme, ou est-il une nouveauté ?

Saint Paul est arrivé à cette conviction que l'évangile est une nouveauté radicale parce qu'il n'est plus de l'ordre de la Loi comme l'était l'Ancien Testament, mais de l'ordre de la prédication, ou de la foi, c'est-à-dire du contenu de cette prédication ou encore, comme le dira saint Jean, du commandement nouveau, de la Loi nouvelle, c'est-à-dire de l'Amour. Saint Paul, avec Saint Jean dit : "L'amour est l'accomplissement et la plénitude de la Loi". (Romains 8,10)

Ici, il va nous dire d'une façon plus précise que la Loi ne peut pas sauver car la Loi nous indique ce qu'il faut faire ou ne pas faire, mais la Loi ne nous donne pas la grâce, l'élan, la vie, la possibilité profonde, intense, d'accomplir ce qu'il faut faire et d'éviter ce qu 9;il ne faut pas faire. Pourquoi ?

Dans l'épître aux Romains, il pourra dire que la Loi, en quelque chose nous révèle le péché, mais nous laisse aux prises avec ce péché, sans nous donner les moyens de le vaincre, d'y résister, et de faire ce qui est bien. Ce qui permettra à saint Paul de dire : "Le rôle de la Loi est un rôle positif, elle est un pédagogue". (Col. 3, 24) C'est-à-dire qu'elle nous enseigne ce vers quoi nous devons marcher, mais autre chose est d'être enseigné, autre chose d'avoir en soi la puissance spirituelle, ce qu'il appelle ici l'Esprit Saint, nous pourrions dire la grâce. La grâce, ce n'est jamais que la conséquence en notre propre cœur de l'imprégnation en nous de la présence de l'Esprit. L'Esprit, force, vie de Dieu, qui lui nous permet de réaliser ce que nous indique la Loi.

Alors, je crois que c'est extrêmement important pour nous aussi aujourd'hui, afin de situer exactement ce qu'est la morale, ce que sont les préceptes de la morale, ce qu'est la loi morale et ce qu'est le salut.. Il n'est pas possible de construire le monde, l'Église, l'humanité, la vie humaine, notre vie personnelle, sans des références, sans savoir vers quoi nous sommes appelés, vers quoi nous marchons, vers quoi nous devons nous avancer.

Pour être très concret, il n'est pas possible de construire une société qui se tienne, et nous en avons l'exemple tous les jours devant nous, sur une liberté sans limites, par exemple sur le droit au divorce. Il est certain que quand l'Église refuse le divorce, ou plus exactement que les divorcés se marient à nouveau, ce qu'elle refuse, c'est le principe: un clou chasse l'autre, et si ça ne marche pas, on recommence. Il est certain, et nous le voyons de nos yeux, que ce principe du divorce ruine la famille, ruine l'équilibre de la société, ruine l'éducation des enfants et, de fil en aiguille, fait de notre société quelque chose qui n'a plus de structure.

Il est donc nécessaire qu'il soit dit que le mariage est quelque chose de définitif, d'éternel, d'indissoluble, qui nous lie profondément et pour toujours. Si ceci n'est pas dit, nous allons n'importe où. Et l'ensemble de l'humanité va faire n'importe quoi et se perdre dans les sables mouvants d'une liberté qui n'est pas dirigée. Ça, c'est le rôle de la Loi, la Loi nous indique ce qui est conforme au dessein de Dieu, ce qui est le chemin de la vie.

Seulement, il ne suffit pas d'énoncer une loi, il faut encore vivre, et vivre de telle sorte que l'on puisse être sauvé. Alors, pour être sauvé, ce n'est pas l'application mathématique d'une loi qui vous sauvera, et à la limite, dans beaucoup de circonstances complexes que beaucoup de gens vivent : erreur du choix de son partenaire, impossibilité de vivre un amour, que sais-je encore ! Nous n'avons qu'à ouvrir les yeux autour de nous pour voir le nombre de gens pour qui il n'est pas possible de vivre une union conjugale qui soit bien assortie, ni de rester dans une chasteté monastique, dont ils n'ont pas la vocation. Les situations concrètes sont telles qu'il faut, à l'intérieur des circonstances qui sont chaque fois nouvelles et chaque fois différentes, recevoir la grâce.

Tant mieux, si nous pouvons vivre la parfaite harmonie avec la Loi, mais dans bien des cas, on ne peut la vivre que d'une façon plus ou moins bancale, plus ou moins imparfaite, soit en restant uni avec quelqu'un, un conjoint qui ne vous aime plus ou que l'on aime plus, soit en étant obligé de se séparer et de vivre seul, soit en refaisant une nouvelle cellule familiale en se mariant à nouveau, soit … que sais-je ? Il y a tant de situations sur lesquelles nous ne pouvons pas porter de jugement. Ce qu'il faut, c'est que chacun dans la situation qui est la sienne puisse adhérer à la personne de Jésus-Christ d'une façon assez profonde et assez forte pour qu'il trouve le salut. Mais le salut ne lui viendra pas par la Loi.

Le salut lui viendra par la rencontre personnelle de Jésus-Christ. C'est cela que saint Paul appelle la prédication, car qu'est-ce que la prédication, sinon la révélation, et quelle révélation : la révélation de l'évangile, de la Bonne Nouvelle que nous sommes aimés, que nous sommes pardonnés et que nous sommes pris en compte dans les bras de Dieu, que la miséricorde de Dieu nous enveloppe de toutes parts et que dans les complications de la vie qui est la nôtre, la miséricorde de Dieu ne nous abandonnera jamais. Jamais la miséricorde de Dieu ne nous laissera pour compte et nous pourrons toujours compter sur cette miséricorde pour nous aider peut-être d'une façon boiteuse, peut-être d'une façon certainement imparfaite, car qui peut prétendre même si toute la Loi est observée et même si tout est en règle, qui peut prétendre être parfait ?

Alors, nous ne sommes jamais sauvés par l'observance de la Loi. Nous avons peut-être la chance que les circonstances de notre vie nous aient permis d'être en règle avec la Loi. Tant mieux ! Mais ce n'est pas ça qui nous sauve. Ce qui nous sauve, c'est la miséricorde de Jésus-Christ qui nous pénètre, même si nous sommes parfaits, même si nous sommes des saints. N'oublions pas que Jésus a toujours pris la défense des pécheurs et qu'il nous aide à comprendre à travers l'évangile que c'est notre pauvreté, quelquefois notre péché, la plupart du temps notre péché qui nous révèle, c'est notre pauvreté qu i nous ouvre à sa miséricorde. Et j'aime, par manière de plaisanterie, dire que la miséricorde de Dieu est tellement grande, qu'elle sauve même le juste, même ceux qui se croient parfaits, par exemple Saint Paul qui observait la Loi comme un pharisien. Même lui a été sauvé, parce que Jésus l'a brisé sur le chemin de Damas, et lui a révélé sa miséricorde. Et c'est le même saint Paul qui dit : "Ce dont je me glorifie, c'est de ma faiblesse, parce que c'est dans ma faiblesse que se révèle la force de Dieu et que la grâce de Dieu se déploie" (II Corinthiens 12, 9).

Alors, comprenons que la Loi est bonne, elle est nécessaire, car c'est elle qui nous indique le lieu vers lequel nous devons tous essayer de tendre, mais nous y tendons tant bien que mal, bien pauvrement, bien faiblement, et, si nous n'avions pas en nous la grâce, la miséricorde, cette miséricorde qui est l'objet de notre foi, donc l'objet de la prédication, donc le centre de l'évangile, si nous n'avions pas cette miséricorde de Dieu pour nous faire vivre, nous serions perdus, parce que nous ne serions pas capables, personne n'est capable, de vivre cette Loi, quelles que soient les apparences plus ou moins convenables dans lesquelles nous vivons de fait.

Frères et sœurs, que ce texte de saint Paul et quelques autres qui sont parallèles, nous aident à comprendre à la fois que nous devons avoir les yeux fixés sur ce que Dieu nous propose comme le but de l'humanité et en même temps avoir les yeux aussi, et le cœur, fixés dans cette infinie tendresse, cette infinie indulgence de Dieu qui seule peut permettre si nous y adhérons de toutes nos forces, si nous nous laissons saisir comme dit saint Paul, qui seule peut nous permettre de saisir le Christ, et d'aboutir au terme de notre vie, c'est-à-dire au bonheur éternel que Dieu veut pour nous.

 

AMEN