LE DON DE L'ESPRIT UNIFIE L'HOMME

Ga 5, 13-25 ; Jn 15, 26- Jn 16, 4

(4 juin 2003)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Dieu vient, Dieu part …

L

'articulation est délicate. Il s'agit de passer d'un registre à l'autre, de passer du registre de la présence du Christ, registre d'ailleurs qui est géographique et circonstancié, à un autre registre, une autre présence, une autre manière que Dieu décide d'avoir désormais avec tous les hommes. Ce registre comporte un certain nombre de risques que les discours de précautions du Christ dans l'évangile essaient comme à l'avance de dénoncer.

Tout le problème est l'invisibilité de Dieu, la disproportion radicale qu'il y a entre Lui et nous, encore accusée par sa divinité et qui existe par sa nature, puisque nous sommes des créés et qu'il est incréé, il y a une sorte d'incompatibilité entre la majesté divine et la stature même de l'homme. Tout le jeu pour Dieu a été de manier cette distance, parce qu'Il sait que d'instinct, l'homme préfère les grands registres et les trompettes qui sonnent à travers le ciel, parce que Dieu est de ce côté des trompettes, parce que quand on dit majesté et gloire, ces mots d'aujourd'hui, on imagine un déploiement de la puissance, style dolby-stéréo. Au fond, Dieu n'a jamais joué ni Hollywood ni le reste, Il a préféré une autre manière. Il est toujours en train de nous contrarier sur l'idée que nous avons de Lui. La lente pédagogie dans laquelle Dieu s'est inscrit qui a été d'approcher l'homme au plus près, comme un chasseur dans la forêt, sans lui faire peur, mais tout en l'attirant à Lui, pour qu'il reste libre. Apprivoiser l'homme, cela a été l'œuvre de l'Ancien Testament, comme une sorte de labour profond dans lequel les paroles de Dieu préparaient l'homme à ce qu'un jour les cieux se déchirent, non pas comme l'homme le pressentait, mais selon le mode de Dieu, un mode mélangé de simplicité, d'humilité, et de force.

Le ciel se déchire, l'Enfant arrive, non pas comme l'homme pouvait l'imaginer, et puis, Il repart. C'était inévitable que les hommes, en tout cas ceux qui nous ont précédés, les apôtres, le vivent comme une tristesse, et vous avez constaté avec moi comment la liturgie de cette semaine est à la fois marquée d'une pointe de tristesse, comme une sorte d'épice qui s'ouvre tout délicatement sur une fleur, une sorte d'espérance qui n'est pas une sorte de rattrapage, mais qui est une autre espérance, quelque chose de plus profond. Elle ne nie pas la tristesse, elle la transfigure. Il y a un mélange très subtil dans ce temps liturgique entre ces différents registres. C'est comme quelqu'un qui s'émancipant, devenant adulte, s'en va de la maison, avec une pointe d'amertume au fond du cœur en abandonnant ses jardins d'enfance, mais sent aussi la nécessité de s'émanciper et de vivre par lui-même. C'est ce que le Christ nous propose en envoyant l'Esprit : vous allez vivre par vous-mêmes, et en même temps, avec quelqu'un qui va venir me remplacer, qui sera plus invisible que jamais, et profondément ancré en vous, mais évidemment, le risque est que vous ne le reconnaissiez pas comme Dieu. Déjà, quand vous m'avez vu, moi, Jésus, en homme, vous avez eu de la peine à me reconnaître comme Dieu, et en n'entendant pas l'Esprit Saint, en ne le sentant pas, il y a de fortes chances que vous oubliiez qu'Il vient de Dieu. Et cependant, c'est le cadeau interne, anticipant toutes choses, qui est donné à l'âme humaine : la présence de l'Esprit au fond de lui. Présence de l'Esprit qui va en quelque sorte unifier, non pas mettre de la loi, mais unifier l'homme, l'orienter vers l'unification. Et derrière moi, derrière chaque homme, il y a tous ces petits désordres que d'ailleurs saint Paul égrène qui sont autant de brisures, de cassures, de ruptures et de blessures, comme si l'homme fragmenté choisissait chaque élément dans l'absolutisme.

Alors, que l'Esprit travaille au ciment, à l'articulation, à l'harmonie de ce que nous sommes. Mais cette harmonie est devant nous, elle est en cours de construction. Nous ne pouvons actuellement juger sur pièce de ce que l'Esprit fait pour nous, nous ne pouvons que le juger en voyant l'avenir, le futur de Dieu, de ce qu'il a prévu pour nous, et de qu'Il dessine et que nous voyons comme en filigrane. Le don de l'Esprit, c'est ce mouvement-là. On ne peut pas vérifier comme cela. On ne peut pas vérifier comment le vent fait pour gonfler la voile, personne n'est là pour saisir un morceau de vent et un morceau de voile. L'Esprit est comme le vent, cela ne se voit que dans le mouvement. Il faut que la voile ait pris le bon angle par rapport au vent, alors le vent pousse le bateau, et bien, c'est ainsi que fait l'Esprit. Cela ne sert à rien de nous arrêter pour vérifier comment ça marche, mais il faut nous laisser pousser et offrir le meilleur angle et la meilleure toile pour être poussé. Bien que cet enthousiasme de Dieu pour l'homme vient de l'Esprit Saint. Si on pouvait renverser le mot enthousiasme, on dirait que Dieu s'est enthousiasmé pour l'homme en donnant ce qu'il avait de plus intime et de plus fort, son Esprit.

 

AMEN