FORCE ET FAIBLESSE DU CHRIST ET DE L'ÉGLISE

2 Co 13, 1-4 ; Mc 9, 14-29

(20 février 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et soeurs, nous arrivons pratiquement à la fin de cette très belle deuxième épître de Paul aux Corinthiens. Comme toujours dans ses épîtres, à la fin, Paul en vient à des recommandations pratiques. Ici, il s'agit de préparer son prochain passage. Pour Paul en effet, la vie apostolique, ce n'est pas simplement de fonder les Églises, au sens d'une première évangélisation qui pose les premiers jalons, mais dans l'esprit de Paul, l'apôtre qui a posé ces jalons, se sent vraiment responsable de la suite des opérations. C'est pour cela qu'il se permet d'intervenir par des lettres. C'est pour cela que les Corinthiens avertis lui envoient de temps en temps des émissaires pour le tenir au courant de ce qui se passe dans les communautés. Bref, un apôtre n'est pas simplement une sorte de voyageur itinérant qui présente l'évangile, mais c'est plus profondément quelqu'un qui est là sans cesse, même à distance, à veiller.

Or, c'est une chose bien connue, la communauté de Corinthe n'était pas tout à fait recommandable dans sa manière de vivre, dans ses mœurs, elle était évidemment d'origine majoritairement païenne et les lois même parfois les plus élémentaires de la morale ne semblaient pas tout à fait respectées. Paul pressent que outre le fait qu'il avait prévu de repasser à Corinthe, il va avoir à mettre un peu d'ordre dans une situation assez chaotique. Donc, il prévient les Corinthiens.

Il est obligé d'abord de faire face à l'objection qu'il avait déjà mentionné au début de son épître, l'objection qui était semble-t-il courante dans la communauté de Corinthe : oui, d'accord, c'est Paul qui nous a fondé, mais quand il est là, il est gentil, il n'ose rien dire, il n'ose pas s'exprimer, c'est seulement quand il est loin qu'il nous envoie des lettres extrêmement vigoureuses. Donc, il est comme les chiens qui aboient très fort quand ils sont loin ! Paul était un peu considéré par un parti de la communauté de Corinthe, comme quelqu'un qui avait peur de s'affirmer. Ce qui est intéressant dans le passage que nous avons lu aujourd'hui, Paul aurait très bien pu dire : je vais m'affronter à vous dans un rapport purement disciplinaire, et je vais essayer de m'imposer à vous. Autrement dit, Paul aurait très bien pu se prévaloir de son autorité d'apôtre pour dire : maintenant, je vais mettre tout le monde au pas. C'est cette perspective disciplinaire qui était aussi fréquente à l'époque où nous sommes ici que dans notre époque contemporaine, c'est-à-dire, la situation d'une justice ou de l'exercice juste d'une autorité qui fait que ceux qui sont en-dehors ou en contravention vis-à-vis de cette autorité reçoivent des blâmes, des punitions, des exclusions.

Or, Paul ne veut pas rentrer dans ce problème-là. Il dit que son rapport à la communauté est exactement le même que le rapport du Christ avec chacun d'entre nous. En effet, tout au long de cette épître, Paul n'a cessé d'utiliser deux termes : la force et la faiblesse. Mais la force et la faiblesse non pas selon le monde, mais selon le Christ. Quand Paul reconnaît sa faiblesse, dans la manière dont il souffre, dont il est malade, dont il a éprouvé des difficultés très profondes dans sa vie et dans son ministère, cette souffrance et cette diminution de lui-même et de ses projets est toujours relue à la lumière du Christ crucifié. Quand Paul annonce, convainc, ramène à lui la communauté, c'est toujours ramener au Christ ressuscité. Son ministère est déjà la mise en évidence de la puissance de celui qui était mort et ressuscité, de celui qui était dans la faiblesse et qui s'est manifesté avec la puissance de l'Esprit de Dieu.

Paul ramène exactement le même problème pour son rapport avec la communauté. Il n'exercera pas un pouvoir humain de coercition. Il n'exercera pas davantage une sorte de faiblesse humaine qui n'ose pas s'imposer. Il veut que le rapport entre lui et sa communauté soit un rapport selon le Christ crucifié et ressuscité. Paul se présentera à la communauté en reconnaissant ses propres faiblesses et la faiblesse de la communauté, mais en même temps, il dira à cette communauté quelle doit vivre de la force du Christ et que lui doit agir au nom de la force du Christ et de l'Esprit pour les remettre dans le droit chemin.

C'est un peu la spécificité du régime de l'Église. C'est très beau dans ce petit passage que Paul ait fait ce qu'on pourrait appeler le premier traité de Droit Canon de l'Église, le premier ouvrage juridique de l'Église. Le droit de l'Église n'est pas simplement le démarquage du droit des sociétés, des relations humaines, mais c'est un démarquage spécifique : dans l'Église se jouent les deux éléments, la force qui est la puissance de l'Esprit, et la faiblesse de l'homme qui est portée par la faiblesse du Christ. Par conséquent, la vie tout entière de l'Église est dans cette polarité, dans ces deux tensions. L'Église quand elle est dans sa faiblesse manifeste la faiblesse du Christ, la pauvreté et le dénuement de celui qui est crucifié, mais en même temps, quand elle annonce l'évangile, qu'elle célèbre et qu'elle proclame le salut, à ce moment-là elle vit de la puissance et de la force de l'Esprit. C'est Paul qui le premier, a osé formuler les choses en ces termes-là. Il n'est pas toujours sûr que nous ayons ce même regard sur l'Église, que nous sachions relire dans les événements de l'Église la dualité de la force et de la faiblesse selon le Christ et non pas selon le monde, mais cependant, c'est cela que Paul a apporté d'original dans sa compréhension du ministère de l'Église et c'est de cela que nous devrions vivre. C'est avec ces repères et ces critères-là que nous devrions avoir un véritable regard de salut sur l'Église.

 

AMEN