FORCE ET FAIBLESSE DE L'APÔTRE
2 Co 11, 16-18 + 21d-29 ; Mc 8, 1-10
(16 février 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, nous pouvons poursuivre cette approche de la personnalité de saint Paul à travers cet écrit, la deuxième épître aux Corinthiens, qui arrive ici dans un moment peut-être un peu bouleversant, ou en tout cas, qui nous touche de plus près, c'est ce qu'on pourrait appeler la confession de saint Paul, au sens ou par exemple plus tard, saint Augustin écrira des "confessions". C'est un genre d'écriture, de propos assez nouveau. C'est le genre par lequel la vie d'un homme devient sujet de réflexion ou philosophique, ou théologique. Dans l'Antiquité, on n'aimait pas parler de soi. Pascal quand il écrit cette fameuse formule que l'on cite de temps en temps et que l'on vit si peu : "Le moi et haïssable", Pascal de ce point de vue-là, se montre comme un homme de l'Antiquité. Effectivement, le moi est quelque chose qui ne doit pas apparaître dans l'écriture quelle qu'elle soit, païenne ou chrétienne. C'est très rare que l'on ait un récit ou un texte en "je". La Bible fait de temps en temps exception, comme par exemple dans certains psaumes qui sont rédigés en "je", mais il y a pour ainsi dire comme cette distance du poème qui fait que le "je" peut devenir la prière de tout le monde. Je pense que c'est pour cela qu'un peu providentiellement, les psaumes ont été écrits en "je" c'est pour que lorsque nous les récitons nous-mêmes, nous puissions nous les approprier de la façon la plus profonde.
Mais la plupart du temps quand il s'agit de récits en "je", c'est très rare et ici, comme vous l'avez entendu, Paul, poussé dans ses derniers retranchements en arrive à faire de sa vie, de ce qu'il a souffert, enduré et réalisé dans sa vie d'apôtre, pour que cela devienne un argument chez les Corinthiens. Il en arrive là parce que d'autres ont essayé de discréditer le message de Paul par leurs propres vies, et c'est ce qu'il appelle la folie. Se promouvoir, se propulser, comme on dit aujourd'hui, c'est de toute façon, de la folie. L'homme ancien a tellement conscience de ses limites qu'oser parler de soi comme d'un argument convaincant, c'est fou, purement et simplement fou. Jamais les grands philosophes, les grands historiens, les grands poètes de l'Antiquité n'ont parlé en "je". Faire de sa vie le matériau d'une réflexion philosophique ou théologique, ce n'est pas possible.
C'est précisément le défi que Paul réalise dans ce passage de l'épître. Amener à se défendre sur un terrain où il ne voudrait pas aller, celui de ses "mérites" dans la prédication. Il est obligé de le faire, pourquoi ? parce que d'autres le discréditent et le disqualifient en disant : il se vante, il n'a pas été si efficace que cela, il ne s'est pas donné beaucoup de peine pour l'évangile, son évangile est frelaté, etc … Alors qu'auparavant, Paul a pris la communauté de Corinthe comme "la lettre écrite par mes soins", vous êtes l'authentification de notre témoignage et de notre proclamation de la foi, ici, Paul se rendant compte que cela ne suffit peut-être pas pour convaincre les Corinthiens, il est obligé de dire : ma vie elle aussi est une authentification de mon apostolat.
Là, il le fait d'une manière tout à fait déroutante pour le monde ancien. Il ne va pas se vanter de ce qu'il a fait des études auprès de Gamaliel. Il ne va pas se vanter de son savoir, il ne va même pas se vanter de sa conversion. Plus tard, il parlera de ses visions, mais pour l'instant, ce n'est pas cela qu'il utilise. Il va se vanter de ce qu'il appelle ses faiblesses. Il ne va dire finalement que le côté pitoyable de sa vie, parce que recevoir cinq fois les trente-neuf coups de fouet ce n'est pas nécessairement un titre de gloire, en général, on ne dit pas vingt-cinq fois, j'ai été mis en prison et je m'en suis échappé, on ne le dit jamais. Il va prendre le côté le plus terrible et qui pourrait faire sourire les Corinthiens, disant que s'il avait reçu les coups de fouet, c'est qu'il était coupable gravement selon la Loi. Il prend cet exemple pour authentifier l'action de Dieu à travers lui.
Il va montrer que le côté misérable, pauvre et souffrant de sa vie, celui qu'en général on ne veut pas voir en face, cela, c'est le moyen de dire la force et la puissance de l'évangile. Il faut bien avouer que le procédé est très audacieux. Même si nous y sommes habitués, à la réflexion, dans le contexte où Paul écrivait dire que : c'est parce que je suis un pauvre type, méprisé de tous, en butte à des quantités de souffrances et de difficultés, qu'en réalité, mon évangile est vrai. Voilà exactement ce que veut dire saint Paul. C'est une sorte de défi. C'est la première fois qu'on parle de soi à ce point là et dans ces termes là.
Spirituellement, cela devrait nous remettre un peu les pendules à l'heure ! Qu'est-ce qui fait l'authenticité de notre propre annonce de l'évangile ? de notre propre manière de vivre l'évangile ? Si on en croit Paul, ce n'est pas nécessairement les côtés par lesquels on peut se glorifier au sens humain, généralement, les côtés les plus tristes, les plus démunis, les plus souffrants, les plus blessés de notre existence. C'est quand même le paradoxe de l'évangile qui ne resplendit pas nécessairement par la puissance et la force de conviction de ceux qui l'annoncent mais la plupart du temps, la force de l'évangile passe par la faiblesse de ceux qui en sont les témoins.
Dès la première épître aux Corinthiens, Paul l'avait dit mais il ne se l'était pas appliqué à lui : "ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages, et ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force". Mais comme semble-t-il les Corinthiens ne l'ont pas compris, il dit : il faut que vous soyez moi-même ce que j'ai vécu pour le comprendre.
Là encore, cela nous fait réaliser que dans notre propre vie, les grands principes ne sont pas toujours convaincants, et que c'est de temps en temps, quand dans les circonstances, on se retrouve devant la pauvreté radicale et le dénuement de soi face à la vie, que là, on commence à laisser resplendir quelque chose du message évangélique.
AMEN