TRANSFORMÉS DE GLOIRE EN GLOIRE

2 Co 3, 3-18 ; Jn 14, 22-31 b

(3 juin 2003)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Jean de Malte : Moïse

L

 

e passage long et difficile de la deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens est un des textes majeurs qui nous révèle ce qu'est l'Esprit. Il manifeste la différence entre la révélation nouvelle, celle de l'évangile, et ce qu'a été la révélation préparatoire, celle du Sinaï, adressée à Moïse. Moïse était l'intermédiaire de cette première révélation, celle de la Loi, des dix commandements. La nouvelle révélation est l'œuvre de l'Esprit Saint.

       La première différence entre ces deux révélations, c'est, si nous pouvons employer ce mot, le dévoilement. Moïse n'était que l'intermédiaire d'une révélation temporaire, d'une révélation partielle appelée à se dissiper progressivement. De même que dans l'Ancien Testament, on raconte que le visage de Moïse était éblouissant de gloire à cause de sa rencontre avec Dieu, et qu'il mettait sur son visage un voile, pour ne pas éblouir les israélites qui le rencontraient, saint Paul reprend ce texte pour dire que cette révélation ancienne n'était encore qu'une ombre. Elle était certes, déjà un message de Dieu, mais un message voilé, un message imparfait, incomplet. Saint Paul nous dit que jusqu'à aujourd'hui, Israël garde ce voile sur le visage même en face de la nouvelle révélation qu'il n'admet pas comme telle et devant laquelle son regard s'obscurcit.

       Il y a donc une révélation partielle, voilée, et puis, une révélation totale, définitive, pleinement lumineuse. Et c'est pourquoi nous qui bénéficions de cette révélation définitive, nous sommes, dit saint Paul "transformés de gloire en gloire, de lumière en lumière", nous sommes remplis d'une lumière non pas passagère comme celle du visage de Moïse, mais d'une lumière sans cesse grandissante qui est celle de l'Esprit Saint qui nous conduit jusqu'au terme de la révélation.

       La deuxième différence qui résulte d'ailleurs de la première, c'est que la Loi du Sinaï, une Loi de commandements, était sainte certes, car elle nous révélait où est le bien et où est le mal, mais saint Paul ne cesse de le répéter dans ses différentes lettres : cette Loi donnée au Sinaï nous disait bien où est ce que nous devons accomplir, où est ce que nous ne devons pas faire, mais elle ne nous donne pas les forces pour l'accomplir. C'est pourquoi ici, saint Paul dans un raccourci qui résume tout l'enseignement qu'il donne par ailleurs, appelle cette Loi, une "Loi de condamnation". Certes, elle manifeste la vérité, la vérité selon la nature des choses, telle que Dieu l'a voulu, elle nous révèle où est le bien et où est le mal, mais ne nous donnant pas la force d'accomplir le choix elle ne peut que nous révéler que le mal que nous accomplissons nous condamne.

       En face de cette Loi de condamnation, celle du Nouveau Testament, la révélation de l'Esprit Saint est ce qui nous donne la vie. Elle n'est pas seulement une lumière plénière, elle est la vie. "La lettre tue", dit saint Paul. La lettre de la Loi tue parce qu'elle ne donne pas le moyen d'accomplir ce qu'elle nous révèle. Au contraire, l'Esprit vivifie, c'est un Esprit qui donne la vie. C'est pourquoi justement la lumière de l'Esprit nous envahit, elle n'est pas simplement une lumière qui nous montre ce qu'il faudrait faire, elle est une lumière qui de l'intérieur nous remplit, nous rend capables d'adhérer à cette vérité de Dieu. C'est pourquoi nous ne sommes pas simplement illuminés par la gloire de Dieu, mais "transformés de gloire en gloire". L'Esprit donc est celui qui nous donne de vivre et d'accomplir ce qui correspond à la vérité de Dieu.

       Alors, vient le dernier trait dans lequel saint Paul, en quelque sorte, scelle sa démonstration : "L'Esprit du Seigneur nous rend libres". Le Seigneur est Esprit et "là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté". La liberté est un mot souvent mal compris. Nous concevons la liberté comme la possibilité de faire n'importe quoi. Saint Paul en parle d'ailleurs dans l'épître aux Galates, il dit : "Le Christ vous a libérés", mais la liberté ne doit pas consister à faire ceci ou cela sans discernement. La liberté ce n'est pas une sorte de vague dans laquelle nous serions livrés à toutes les sollicitations et où nous pourrions faire n'importe quoi. Telle n'est pas la liberté. Le vrai mot qui définit la liberté, c'est spontanéité. La liberté c'est ce qui creuse en nous l'adhésion spontanée à la vérité de Dieu, la vérité des choses, à ce qui est le bien, parce que c'est cela qui et la vie. Adhérer spontanément, c'est-à-dire non pas en se forçant, mais par une sorte de co-naturalité grandissante de notre cœur avec le cœur de Dieu. Que notre cœur devienne de plus en plus capable spontanément de comprendre, et de suivre, et d'adhérer au cœur de Dieu. C'est cela la liberté. La vraie liberté n'est pas de faire le bien ou le mal indifféremment de nos choix, mais de faire le bien non pas par contrainte, non pas par force ou comme une loi, non pas comme un commandement, mais de faire le bien comme le jaillissement de la vie qui jaillit du cœur de Dieu et qui vient envahir notre cœur pour jaillir de notre cœur à son tour.

       Que l'Esprit ainsi apprivoise notre cœur, que l'Esprit transforme notre cœur, que l'action de l'Esprit se glisse à l'intérieur de notre propre action, pour que nous devenions des réalisateurs de l'œuvre de Dieu par tout le déploiement de notre liberté ainsi conduite par l'Esprit.

 

       AMEN