UN TRÉSOR DANS UN VASE D'ARGILE

2 Co 4, 7-15 ; Mc 10, 46-52

(16 juin 1988)

Homélie du Frère Michel MORIN

Réserve de grains

C

 

e trésor", dit saint Paul,"nous le portons en des vases d'argile, pour que l'excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous." L'évangile que nous venons de lire nous éclaire sur ce trésor que nous portons et sur ce vase d'argile que nous sommes. Voyez-vous, dans la vie chrétienne il y a deux choses que nous n'arrivons jamais à accepter et dont l'acceptation est pourtant incontournable si nous voulons, comme ce mendiant, "voir le Christ et marcher à sa suite."

La première chose ce sont nos fragilités et la deuxième chose ce sont nos péchés. Or en liant les deux, on peut dire que nos péchés nous révèlent, mettent le doigt, nous obligent à voir nos fragilités. Nous sommes des vases d'argile, d'apparence très agréable peut-être, mais de constitution extrêmement faible. Et nos péchés, le mal que nous commettons, ce que nous faisons même si nous ne le voulons pas, ce que nous voulons et que nous ne faisons pas, comme le dit saint Paul, doit nous ouvrir à ces fragilités profondes qui sont les nôtres et à cette nécessaire humilité de chacun vis-à-vis de lui-même d'abord. Ces fragilités ce sont celles de notre constitution, de notre nature, ce sont nos défauts, nos tendances, tous ces écartèlements continuels de notre propre vie intérieure, relationnelle ou spirituelle. Et le péché, c'est à chaque fois que nous laissons le mal s'infiltrer dans ces fragilités.

Mais je crois profondément que tant que nous n'aurons pas compris qu'à travers cette fragilité et ces péchés nous est révélée la puissance de Dieu, nous n'aurons pas encore fondamentalement fait le premier pas dans la vie chrétienne. L'aveugle sur le chemin de Jéricho savait qu'il était mendiant, donc qu'il ne pouvait rien faire de lui-même ou qu'il ne voulait rien faire de lui-même pour se nourrir, qu'il était aveugle donc incapable de voir la vérité de lui-même et des autres, et des choses et de Dieu. Et en plus tout cela le paralysait sur sa propre route, puisqu'il était assis. Et c'est parce qu'il a su reconnaître ces fragilités et ce péché dont ces paralysies et ces handicaps sont, dans l'évangile, l'image, c'est parce qu'il a voulu d'abord reconnaître cela que, de son péché, de sa paralysie, de sa mendicité, de sa cécité a jailli ce cri : "Prends pitié de moi !" C'est le premier cri de la foi, c'est la première expression de la recherche de Dieu, parce que c'est le premier regard lucide sur nous-mêmes. Et tant que nous n'aurons pas accepté, jour par jour, et plus on avance dans la vie et plus c'est difficile, parce que moins on a l'impression de se convertir, plus ces fragilités nous écrasent et nous écartèlent. Tant que nous n'aurons pas fait cette première démarche, nous ne pourrons jamais entendre, en vérité, adressée à nous, la parole de Jésus : "Que veux-tu que je fasse pour toi ?" Or c'est de ce dialogue entre le péché de l'homme et le désir de Dieu que va naître l'ouverture du regard de l'aveugle au visage de Jésus-Christ.

Et la seconde démarche c'est que retrouvant non pas une perfection immédiate et totale mais retrouvant le goût de marcher et de vivre, cet homme ne va pas suivre ce qu'il est, "sa route", ses désirs aussi bons soient-ils, mais il va suivre le Christ, parce que Jésus lui a ouvert les yeux, pour le voir, Lui et Lui seul. Et dans ce regard fixé sur le Christ l'aveugle comprendra qui il est, un vase fragile certes qu'il continue à être dans son cœur même s'il est guéri dans son corps, mais il comprend surtout que s'il marche désormais, ce n'est pas debout sur ses jambes, c'est debout dans la puissance de la grâce de Dieu pour lui.

Nous n'acceptons pas d'emblée cette situation de pauvre, de nécessiteux, de misérable devant nous-même et devant Dieu, parce que nous sommes d'un orgueil fou, et le premier péché d'Adam et d'Ève s'est inscrit dans cet orgueil-là, et ensuite parce que nous aimerions être, devant Dieu, des gens saints et parfaits. Ce n'est pas d'abord ce que Dieu attend de nous, car cela seul Il peut nous le donner, Il peut nous le livrer, à la seule condition que nous-mêmes nous fassions de ces fragilités et de ces péchés les fissures, les fêlures à travers lesquelles nous allons enfin accepter de discerner la lumière du regard de Jésus-Christ pose sur nous, regard qui nous guérit, nous fortifie et qui nous permet de marcher à sa suite.

 

AMEN