LA LOI ET L'ESPRIT
2 Co 3, 4-11 ; Mc 10, 17-22
(13 juin 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Delphes : Viens et suis-moi …
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es deux textes que nous venons d'entendre, celui de l'épître aux Corinthiens où Paul oppose le ministère de l'Esprit à celui de la lettre, de la Loi de Moïse, et son propre ministère de messager de Jésus-Christ, et d'autre part l'épisode du jeune homme riche, ces deux textes sont enracinés tous les deux dans la même perspective, dans la même compréhension de l'existence chrétienne.
L'existence chrétienne c'est vivre dans le ministère de l'Esprit de Jésus-Christ. Il suffit simplement de savoir ce que cela veut dire. Or les premiers chrétiens n'avaient pour le dire qu'un seul point de référence qui leur était évident, coutumier, c'était celui de l'existence selon la Loi, de l'existence juive. C'est ce que saint Paul appelle le ministère de la lettre parce que ce qui est fondamental pour tout Israélite de l'époque de Jésus, c'est que la manière de se mettre en présence de Dieu c'est d'accueillir la Loi dans toutes ses exigences et dans tous ses détails. Et Paul, en bon pharisien averti, expérimenté de cette expérience religieuse-là dit clairement : "ceci est le ministère de la lettre." Il ne cherche pas à le diminuer, il dit que ce ministère est très grand puisque lorsque Moïse descendait de la montagne, il avait le visage tellement resplendissant de gloire que les hébreux ne pouvaient pas le supporter. Mais Paul dit clairement qu'à ce moment-là, entre Dieu et l'homme, il y a une réalité qu'il appelle : "la lettre" et que Jésus cite au jeune homme riche, ce sont les commandements. "Tu ne tueras pas ! Tu ne voleras pas ! etc ..."
Pourquoi ce ministère est-il, d'une certaine manière, si difficile à vivre ? C'est parce que l'homme est seul devant la Loi. Dans le tête-à-tête de l'homme et de la Loi, l'homme cherche, à partir de lui-même, les moyens de satisfaire aux exigences de la Loi. Son but est bien d'aimer Dieu. Israël a toujours aimé Dieu. Mais la manière concrète dont se traduit cet amour de Dieu c'est un tête-à-tête avec la Loi, avec ce que saint Paul nomme "la lettre". Or que nous soyons juifs, chrétiens ou païens, nous sommes tous payés pour savoir à quel point ce face à face avec la lettre, avec les exigences de la Loi est extrêmement difficile à vivre pour l'homme, car à un moment ou l'autre l'homme s'aperçoit qu'il ne peut pas y arriver. Et même lorsqu'un jeune homme, comme le jeune homme riche, pense que grosso modo il y arrive, il n'a pas commis de grave péché contre les dix commandements, en réalité cela n'empêche pas que ce jeune homme vienne avec cette question sur les lèvres : "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle?" C'est dire que cet homme, dans son face à face avec la Loi, pressentait que cela ne suffisait pas. C'est un peu comme si la vie selon la Loi portait en elle ou manifestait dans l'homme une blessure, une incapacité radicale, ce que saint Paul appelle "une qualification".
L'homme ne peut pas se qualifier pour voir Dieu et pour rencontrer Dieu. Précisément il faut qu'il reçoive d'ailleurs cette qualification. Or le ministère de l'Esprit, c'est le ministère de l'Esprit de Jésus, c'est-à-dire de celui qui, par la puissance de son Esprit, par la puissance de son amour et de sa vie, peut nous mettre désormais en relation avec Lui-même et, par Lui, avec le Père. A ce moment-là, il ne s'agit plus de rechercher la Loi, ce n'est plus le vis-à-vis de "la lettre", à travers laquelle mystérieusement et obscurément on cherche Dieu, mais c'est le ministère de l'Esprit au sens où, par la grâce de notre baptême, par la vie avec et dans le Christ, nous sommes "qualifiés", nous recevons la puissance de vivre selon le cœur de Dieu, ce que de toute façon la lettre ne pouvait pas nous donner. Et c'est ainsi que Paul explique à ses Corinthiens la manière nouvelle dont ils sont appelés à vivre.
Que nous le voulions ou non, il y a toujours quelque recoin de notre cœur qui veut vivre selon la lettre. Pourquoi ? Parce que cela donne une certaine assurance. Mais il faut avoir fait l'épreuve, il faut avoir traversé cette radicale impuissance dont nous sommes marqués, ce manque de qualification qui pèse sur nous lorsque nous voulons accomplir la lettre. Effectivement, honnêtement, nous n'y arrivons pas. Et c'est là que Paul dit à ses Corinthiens : "Le ministère, le service de Dieu que nous avons à vivre maintenant, ne peut pas venir d'une qualification que nous nous donnerions nous-mêmes, quoi qu'il en soit de notre extrême bonne volonté". Mais cette qualification pour rencontrer Dieu c'est le Christ lui-même qui l'énonce au jeune homme riche. "Une seule chose te manque. Va ! Vends tous tes biens et suis-Moi !" Voilà le ministère selon l'Esprit. Il s'agit non pas du mépris de la Loi, du mépris de la lettre, mais il s'agit simplement, après avoir constaté les limites de notre désir, notre incapacité à accomplir la lettre de la Loi, que nous sommes renvoyés à Celui qui nous dit : "viens et suis-Moi !" car le chemin que tu voudrais franchir et que tu n'es pas capable d'accomplir par tes propres forces, voici que Moi je l'ouvre pour toi, par ma mort et par ma résurrection.
"Vends tous tes biens !" c'est-à-dire débarrasse-toi du souci que tu as de toi-même et de t'accomplir toi-même et de réaliser les performances de la lettre et de la Loi. "Viens et suis-Moi !" c'est-à-dire abandonne-toi à Moi. C'est la foi qui laisse s'accomplir en toi la puissance de mon Esprit Saint. Et alors tu mourras avec Moi, pour vivre éternellement avec Moi.
AMEN