ANGOISSE ET CONSOLATION
2 Co 1, 1-7 ; Mc 10, 1-12
(10 juin 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

Corinthe : canalisations
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e passage de la deuxième épître de Paul aux Corinthiens est pour moi l'un de ces textes "source" c'est-à-dire un de ces textes où, lorsqu'il le faut, je vais puiser ce dont j'ai besoin. C'est vrai que l'Écriture, la Bible est comme un immense jardin. On ne peut pas absolument tout connaître ni tout parcourir, mais ceux qui la fréquentent régulièrement ont su y repérer quelques sources, quelques aires de repos.
Dans ce passage saint Paul explique aux Corinthiens toute la communion qui existe entre deux réalités omniprésentes de notre vie, de la vie de tous les hommes d'ailleurs. La première réalité est celle de la souffrance, physique ou morale, toutes sortes de tribulations, et la seconde est celle de la consolation. Saint Paul lie ici, de façon très profonde et très éclairante, très nourrissante et très encourageante, ces deux réalités. La première vient de la terre, vient de notre péché, la seconde vient du ciel, vient de la charité de Dieu.
C'est probablement un des premiers signes de la conscience humaine que celui où l'homme a touché sa finitude, ses limites, sa petitesse. Et c'est vrai que tout le récit du péché est, en filigrane peut-être, un récit de l'angoisse de l'homme vis-à-vis de ce qu'il est, de ce qu'il n'est que lui-même, et qu'il n'a pas pouvoir, qu'il n'a pas prise sur l'infini, sur l'illimité, sur ce qui jamais ne devrait s'achever. Et vous le savez, peut-être de façon plus forte qu'en d'autres temps, bien que ce fut de tous les siècles, notre monde contemporain est un monde angoissé. Cette angoisse nous traverse le cœur, nous traverse l'âme, nous traverse le corps, traverse nos sociétés, nos relations, à toute heure du jour et de la nuit et en toutes circonstances. La littérature du siècle présent que ce soit celle des romans, de la poésie ou de la philosophie, est profondément imprégnée de cette question de l'angoisse. Ceci chez les auteurs non-croyants comme chez les auteurs chrétiens. Pourquoi ? Parce que la grandeur, le génie d'un homme de lettres n'est pas dans son imagination, mais dans sa capacité de dire à ses contemporains ce qu'ils sont, ce qu'il y a dans leur cœur, ce qui les travaille. La littérature n'est rien d'autre que le miroir du cœur de l'homme, et une œuvre littéraire est belle dans la mesure où ce miroir n'est pas déformant mais permet à l'homme de savoir qui il est et où il va.
Mais pour nous il y a une autre littérature, écrite en lettres de sang dans notre propre chair: c'est la Parole de Dieu, c'est la souffrance du Christ sur la croix. Et là ce n'est pas l'angoisse que nous lisons, que nous découvrons, c'est la consolation, c'est le miroir du visage du Christ qui nous est donné à contempler pour que nous puissions puiser là, et là seulement, non pas nos raisons de souffrir, non pas les solutions de la souffrance, mais ce que Lui-même le Christ nous a donné. C'est un livre de consolation. Et saint Paul demande aux Corinthiens de bien comprendre que, dans sa souffrance à Lui, il y a la source d'une consolation pour eux. Et de même, dans leur souffrance, il doit y avoir la source d'une consolation pour l'apôtre. Car si nous sommes capables de savoir partager nos souffrances, d'essayer de les porter mutuellement les uns les autres, il faut dans la logique de la passion de l'évangile que ces souffrances soient pour nous une route, un signe, une nourriture, une consolation. Autrement nous n'en sortirons pas et nous terminerons, comme tant de nos contemporains, d'une façon ou d'une autre, dans l'angoisse, dans la désespérance.
Un philosophe, Emmanuel Mounier disait à propos de la souffrance causée par la maladie très grave de sa petite fille : "Nous sommes dans une terrible épreuve, mais nous sommes délivrés de l'angoisse." C'est peut-être cela que dans ces temps parfois difficiles où l'homme se cherche, c'est-à-dire où il s'est perdu, c'est peut-être cela que nous autres, chrétiens, sans vouloir fuir les réalités de ce monde, et la souffrance en est une, elle n'est que l'apprentissage de la mort, que l'apprentissage du dépouillement final, et en définitive c'est pour cela qu'elle est une grâce, une grâce de consolation, c'est peut-être cela que nous avons aussi à partager avec nos frères. Savoir les aborder, savoir les aider, savoir marcher avec dans leur souffrance, pas simplement pour les prendre en pitié mais pour leur manifester, à l'intérieur même de leur propre passion, ce visage du Christ qui vient consoler, c'est-à-dire qui vient nous dépouiller de l'angoisse, nous arracher à cette stérilisation de notre souffrance et de notre mort qui est notre refus de l'ouvrir vers l'infini de la miséricorde de Dieu.
AMEN