LE CHARISME
1 Co 13, 1-13 ; Mt 10, 34-42
(20 juillet 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C'est l'Esprit qui régule les charismes
Colombe de l'Esprit - Chapelle des Bassots
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rères et sœurs, je pense que le premier texte que nous avons entendu de la première épître aux Corinthiens semble ne pas avoir beaucoup de secrets pour vous, parce que si j'en juge par ce qui se passe à la pastorale de la préparation des jeunes fiancés au mariage, ce texte est devenu un tube et pratiquement, chaque fois qu'on assiste à un mariage, surtout lorsqu'on le préside et qu'il faut prêcher, on se retrouve avec l'Hymne à la charité de cette première épître aux Corinthiens. C'est sans doute très joli et très touchant, mais je ne suis pas sûr que les fiancés le choisissent pour de bonnes raisons.
En effet, la traduction moderne a mis partout l'amour, l'amour, l'amour, et évidemment, on comprend très bien que les jeunes tourtereaux enthousiasmés par les premiers élans de leur affection et de leur vie commune, trouvent que c'est le texte phare de leur couple. On a simplement parfois envie de leur dire : oui, l'amour supporte tout, mais est-ce que vous supporterez tout ? C'est un autre problème, la question de la totalité se posera un peu plus tard.
Le vrai sujet de saint Paul n'est pas la prédication des mariages, c'est le fait qu'il se trouve devant une communauté qui a une vitalité débordante. Cette vitalité se traduit par ce qu'on appelle les charismes. Les charismes, qu'est-ce que c'est ? C'est une sorte de don qui apparaît comme un peu supérieur à la moyenne des activités quotidiennes, et du coup, quand on a un don, par exemple de parler en langues, on se situe par rapport à la communauté un tout petit peu au-dessus du commun des mortels. Les Corinthiens pensaient qu'ils avaient beaucoup de charismes : des charismes de prophéties, d'annonce de l'évangile, de parler en langues, et dans la mesure où tout le monde voulait faire valoir son charisme, on se trouvait dans le cas de figure qui se fait jour dans les sociétés néo-libérales, c'est-à-dire que chacun voulait faire mousser la crème à son profit. Ce qui en résultait, c'était une sorte de cacophonie absolument insupportable dans la vie des communautés.
Saint Paul a donc mis bon ordre à cette affaire. Dans un premier temps, il a expliqué les charismes en disant : vous formez un seul corps, par conséquent si vous avez un charisme c'est une particularité, comme le bras a une responsabilité particulière dans le corps, comme l'oreille a une responsabilité particulière dans le corps, donc, les charismes sont complémentaires. Si vos charismes à l'intérieur même de la vie de la communauté concourent à une sorte de déséquilibre dans l'unité de la communauté, alors il faut réviser, critiquer, remettre en place ces charismes. C'était la comparaison du corps que nous avons entendu ces derniers jours. Mais quand on envisage les charismes uniquement dans leur fonctionnalité (les communautés ne sont pas tout à fait à l'abri de ce genre de choses), c'est-à-dire, il y a une personne qui a le charisme de faire la cuisine, une autre de faire le ménage, et une autre de faire de la peinture à l'huile, quand on est complémentaire et que l'on est à peu près content de son charisme, tout va bien, mais rien n'est sûr. Si on commence à vouloir justifier ou à accepter les charismes uniquement en fonction des capacités ou des besoins de la communauté, à un moment ou l'autre, il peut y avoir des frictions. L'idée de régler les charismes uniquement sur la fonctionnalité a des limites.
Vous soyez tout de suite où cela peut mener, c'est l'ouverture au totalitarisme. Si l'on supprime la spécificité des charismes ou si l'on ne laisse s'exprimer les charismes qu'en fonction des critères et des besoins de la communauté, c'est la communauté qui se pose en principe absolu, irréfutable, inconditionnel et incontestable de la mise en place de la vie de chacun. On n'est jamais à l'abri de cela et c'est pour cela que très rapidement les charismes ont disparu dans l'Église, parce qu'on a pensé que l'évêque était là pour verrouiller à tous les endroits, et du coup, la vie charismatique des fidèles a très vite baissé d'intensité au profit d'une hiérarchie qui contrôlait tout.
Saint Paul qui prévoit le problème dit : est-ce que pour autant, les charismes vont être contrôlés uniquement par les besoins de la communauté ? Il répond : non. Et il va montrer une voie qui dépasse tout. C'est là que s'enchaîne le texte que nous avons entendu sur la charité. C'est un problème beaucoup plus délicat car Paul revient à cette intuition fondamentale qui va être le principe de toute son ecclésiologie : l'Église ne tient pas son unité d'elle-même, elle la tient de la charité de Dieu donnée par l'Esprit. Dans l'Église on ne peut réguler ni les charismes, ni la vie ordinaire de l'Église simplement en fonction de certains besoins de cette Église. Il faut que la régulation de la vie de l'Église soit cautionnée non pas simplement par des autorités ou par les besoins de la communauté, ce sont des critères importants et intéressants, parce que c'est là qu'on voit la nécessité des charismes pur l'unité du corps, mais il faut qu'ils soient fondamentalement régulés par la vie et le souffle de l'Esprit Saint.
Ce n'est pas un éloge de l'amour un peu romantique, c'est un éloge de la charité au sens où elle est la seule puissance capable de réguler les charismes dans la communauté chrétienne. On en revient toujours à ce principe, c'est que l'Église n'est pas maîtresse d'elle-même, elle a un certain nombre de responsabilités et même un certain nombre de charismes particuliers pour que les choses marchent à peu près correctement. Le pouvoir d'ordination est un des charismes absolument fondamentaux de l'Église, mais tous les charismes y compris les charismes officiels, prêtres, diacres et évêques, sont régulés ultimement par la puissance et l'inspiration de l'Esprit. Ce texte est une sorte de dépossession de tous nos désirs humains de vouloir contrôler, construire par nous-mêmes l'identité de l'Église et de nos communautés. De ce point de vue-là c'est un texte fondamental.
C'est un texte difficile à manier, on a envie de dire que nous, nous avons la charité et que les autres l'ont moins que nous, mais c'est une erreur de perspective. Nous sommes ensemble unis par l'Esprit, et c'est parce que la charité de l'Esprit est capable de faire l'unité entre tout cela que l'Église existe.
Frères et sœurs, que ce texte de Paul aux Corinthiens éclaire notre propre vie et notre propre manière de voir le mystère de l'Église.
AMEN