DE L’ÉVÉNEMENT A L’EXPÉRIENCE

1 Co 15, 1-10 ; Jn 6, 1-15

(1er juin 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Saint Jean de Malte illuminée : Une autre vision

V

 

ous avez dans cet extrait de l’épître aux Corinthiens une liste, une des plus complètes, mais qui ne correspond pas exactement à celle que donne Matthieu par ailleurs, de la liste des apparitions du Christ. Il apparaît selon Paul, d’abord à Pierre qu’il appelle encore Céphas, puis il apparaît aux douze. Ensuite, il apparaît à plus de cinq cents frères à la fois, la plupart sont encore vivants, bien que certains soient morts, précise Paul, puis il apparaît à Jacques et à tous les apôtres. J’imagine qu’il y a là une apparition collective, et ensuite, en dernier lieu, à lui, Paul, à l’avorton, comme il se nomme lui-même, comme s’il savait qu’il n’y avait pas droit, mais au fond, en même temps, il conclut le temps des apparitions.

        On pourrait demander ainsi quel est le sens de ce temps qui va s’achever à l’Ascension, on pourrait comparer le Christ que nous avons entendu dans l’évangile, dans lequel il effleure la vie des gens par des signes en les éveillant à quelque chose, puis, craignant d’être incompris, il s’enfuit tout seul dans la montagne. Alors que son activité est comme celui qui apparaît est sans hésitation. Il est comparable à un semeur, qui vient marquer le monde ancien d’un signe définitif nouveau, comme s’il allait ensemencer ce monde ancien d’un élément de vie. Il transporte avec lui ce corps ressuscité, ce corps qui n’appartient plus au monde ancien mais qui le révolutionne, qui le transforme de l’intérieur.

         Il ne s’agit pas simplement là d’une sorte de répétition, pour être sûr que les apôtres ont bien compris, pour les aider à en être certains. Ce n’est pas une expérience de conviction. C’est ce que nous savons par Paul, il ne va pas s’immiscer dans une expérience de vie et de mort dans chacun d’entre eux. Il va les faire passer de la mort à la vie par son apparition. Ce n’est pas simplement : soyez convaincus, je suis bien là, c’est la résurrection, mais il les fait eux-mêmes passer d’une expérience à l’intérieur, et Paul en est le plus flagrant, puisque Paul passera du persécuteur qu’il était à l’adepte inconditionnel du Christ. Ce n’est donc pas une expérience pour les convaincre, mais c’est qu’ils sont transformés de l’intérieur, sinon ce ne serait qu’une idée qu’ils nous auraient transmise, mais c’est une expérience profonde. Il les touche là où cela meurt, pour les faire bouger là où cela vit. Et l’avorton, celui qui aurait dû mourir, c’est pour cela qu’il se compare à un avorton, il aurait dû en mourir d’être le persécuteur et pourtant, il était de toute bonne foi, et il devient le dernier né de ce temps d’apparitions, dernier d’apôtre. Quand Paul se dit l’avorton, c’est bien pour dire qu’on a failli crever de ne pas rencontrer le Christ. C’est cela l’idée.

        Il faut bien comprendre que toute la respiration de l’évangile, c’est mort-vie, vie-mort, mort-vie. Et quand nos discours ont l’air d’être simplement vivants, comme j’entendais encore ce week-end, des gens qui parlaient de l’amour, et de l’amour, et encore de l’amour, cela finit par vous bassiner les oreilles puisque vous n’entendez plus la mort dont elle est issue. Un discours n’est crédible que lorsqu’il passe par les deux pôles de mort et de vie, et à ce moment-là, nous entendons clairement quelque chose quand nous savons d’où nous arrivons, et comment la mort nous tentait sous toutes les formes, qu’elle soit d’ailleurs la mort que nous subissons, par les maladies, par les épreuves, ou la mort que nous provoquons Un vrai discours chrétien n’est pas un discours hygiénique du côté de l’amour et de la vie pure, pour comprendre la vie, il faut l’écrire sur fond de mort. C’est cela le relief profond du discours chrétien, et il faut bien comprendre que ces apôtres, non seulement les cinq cents, mais aussi tous ceux qui l’entouraient, ont été marqués parce qu’ils ont vécu cet événement d’une transformation intérieure, et pour qu’il y ait transformation, il faut qu’il y ait eu prise de conscience de la façon dont la mort nous éteignait, et dont les bras du Christ nous ont tiré de cette expérience-là.

        C’est souvent un discours dégagé parce qu’on craint de parler de la mort, alors qu’au fond, l’évangile ne raconte que ce passage-là. Je pense que c’est là que nous serions crédibles, ce n’est pas quand nous inventons un discours de surface, qu’il est bon qu’on s’aime. Je n’en crois rien de cela. Je crois qu’il est bon que nous transmettions les uns aux autres, l’expérience de la manière dont nous sortons de la mort sous toutes ses formes, et que nous sommes appelés à la vie.

        Frères et sœurs, nous sommes saturés d’événements en ce monde, et ces événements n’ont pas eu le temps de se transformer pour nous en expérience. C’est comme cela que je m’explique la dépression dont souffrent nos adolescents qui sont tellement saturés d’événements, qu’ils sont incapables de les ingérer, de les transformer en expérience profonde. Une stimulation excessive, bien plus que celle que nous avons connue de leur intellect, de leur mental, par imagination, les empêche de les transformer progressivement. Il y avait moins d’expérience et moins d’événements auparavant, moins connus en tout cas, et nous étions plus sobres. Cette sobriété permettait à chaque individu de le transformer en expérience personnelle. Les apôtres ont eu "une" expérience, pas trente-six mille. Il n’y a pas eu mille et un événements. Il y a eu un événement, et cet événement-là suffit à irriguer toute leur vie.

        Il est à craindre que notre manière de vouloir tout connaître et tout partager, tout échanger, tout communiquer, ce tout, tout, tout, a fini par nous assourdir l’oreille, c’est comme cela que je m’explique que l’évangile ne soit plus entendu. Il y a une sorte de saturation telle que nous fermons naturellement nos oreilles et nos sens à des informations mineures et nous n’entendons plus l’essentiel. C’est ce que nous essayons de vivre à travers ce temps de résurrection qui est le moteur même du salut que Dieu offre à notre propre cœur, et intimement.

 

         AMEN