EN PROCÈS

1 Co 6, 1-11 ; Lc 12, 49-59

(19 octobre 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Corinthe : Temple d'Apollon

S

 

aint Paul reproche à sa jeune communauté de Corinthe de compter des membres qui, lors de certaines contestations, désirent aller ensemble en procès devant le juge civil. Paul a l'air de considérer de très haut les autorités civiles chargées de la justice et qui sont des tribunaux de l'empire romain. Il juge ce comportement inadmissible de la part de jeune chrétiens. Il en faut pas transposer immédiatement ce texte à notre situation d'aujourd'hui. Hélas, aujourd'hui encore des chrétiens ont entre eux des procès et ils sont bien obligés d'aller voir le juge ou un avocat pour régler les affaires, et nous n'y voyons pas de mal. Simplement, dans le contexte qui est celui de la jeune Église, Paul reproche une telle conduite aux chrétiens et il nous faut comprendre pourquoi.

       Pour saint Paul, et je crois que c'est encore valable aujourd'hui, le fait que ces chrétiens qui viennent d'êtres bâtis, construits en Église, aillent devant le juge signifier qu'ils n'ont pas pu établir entre eux l'amour de Dieu et que le simple fait de recourir au juge est déjà une manifestation que l'amour de Dieu, tel qu'il leur avait été annoncé, n'a pas vraiment produit son oeuvre. Recourir au juge civil pour régler des affaires que, normalement, ils auraient dû résoudre entre eux signifie que l'amour a été mis en échec. C'est la première chose.

        Pour la deuxième, il va plus loin et c'est peut-être plus intéressant. Paul leur dit : "Au dernier jour, nous devrons juger même les anges !" par conséquent, pourquoi allez-vous demander à un juge civil de régler vos différends ? Pour Paul, et pour nous, il ne fait pas de doute que c'est en construisant l'Église que s'opère la réconciliation de l'univers tout entier. Etre chrétien c'est, petit à petit, être ajusté et construit les uns les autres en un seul corps, de telle sorte que, un jour, à la fin des temps, tout le corps sera édifié. Et d'une certaine manière, la réconciliation de l'univers tout entier avec Dieu passe par le mystère de l'Église. Pour Paul notre situation est extrêmement centrale dans le mystère du salut. Parce que Dieu s'est fait homme, le salut et la réconciliation de l'univers entier passent pas ce corps du Christ que va devenir l'humanité.

       A cause de la fonction de juge qui est la fonction par excellence du Christ qui récapitule tout en Lui, c'est cela le Christ Juge, nous participons, dès ici-bas, à cette tâche qui est de réconcilier l'univers. Et par conséquent, en aucun cas, nous ne pouvons donner prise au reproche que, ici-bas, nous ne travaillons pas à cette réconciliation universelle. Et c'est cela que Paul veut révéler à ses Corinthiens.

       Je crois que pour nous encore aujourd'hui cet enseignement est riche de sens. Aujourd'hui encore, dans le moindre geste de charité, dans le moindre geste de communion, nous construisons l'Église, par grâce, non pas d'abord par nos propres efforts. Et par là, nous signifions, au cœur du monde, l'ultime vocation à laquelle nous sommes appelés : être unis dans le corps du Christ, tous ensemble, l'humanité tout entière construite en Eglise, en royaume de Dieu, pour que, à travers elle, tout le monde soit réconcilié.

       On comprend pourquoi Paul est si indigné du comportement des Corinthiens. Ils brisent le sens même de leur vocation. Si nous sommes aujourd'hui membres de l'Église de Dieu c'est pour manifester le jugement de Dieu comme réconciliation, comme paix comme communion. Et à partir du moment où nous avons recours à des pouvoirs étrangers, Paul ne peut affirmer qu'une sorte de constat d'échec. C'est que la grâce de Dieu n'a pas été efficace. Ainsi le jugement se retourne contre la communauté. Elle montre son infidélité à sa vocation propre. Elle n'a pas vocation d'être jugée par des pouvoirs étrangers venant de ce monde, mais elle a fonction de juge, non pas un juge qui se met en état supérieur pour dire aux autres : "Vous n'êtes rien !", mais juge au sens au sens où le Christ est juge, le réconciliateur universel de la création tout entière. Peut-être que nous n'en avons pas assez conscience, mais quand nous disons que nous sommes destinés au royaume, nous voulons dire cela. Nous devenons progressivement et nous apprenons, jour après jour, à être des outils, des signes de réconciliation, des outils, des signes de paix, de communion. Et c'est cela que le Christ veut pour nous. Paix et communion à l'intérieur de nous-mêmes, paix et communion avec ceux qui sont proches, paix et communion avec ceux qui sont loin. Et c'est cela, d'abord, que le Christ nous demande.

       Laissons-nous saisir par cette vocation, par cet appel du Christ adressé à chacun d'entre nous. Que chacun essaie à sa place d'être ainsi le témoin et le bâtisseur de toute la création afin que nous soyons tous réconciliés dans la chair du Christ que nous devenons de jour en jour.

       AMEN