LA LOI FACE À LA PUISSANCE DU MAL

Rm 7, 6-13 ; Mt 12, 22-32

(17 août 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Toujours prêt à tromper .…

F

rères et sœurs, la liturgie de ce jour comme c'est le temps de la férie, nous propose de reprendre ce texte magnifique de l'épître aux Romains sur lequel nous nous sommes longuement attardés pendant le mois de juin. C'est un texte dans lequel Paul essaie de tracer une sorte de portrait nouveau de l'humanité en face de Dieu, car c'est bien de cela qu'il s'agit. Vous vous souvenez comment Paul a commencé cette épître en expliquant selon son vocabulaire, que tout le monde était sous le poids du péché, de ce qu'il appelle la colère de Dieu qui n'est pas le fait que Dieu se met en colère, mais que l'amour de Dieu, c'est de l'amour rentré, c'est de l'amour que Dieu voudrait partager et qui n'est pas reçu par les hommes. Paul explique que tous les hommes juifs aussi bien que païens, sont sous l'emprise du mal et du péché. Par conséquent, personne ne peut se prévaloir d'un quelconque privilège auprès de Dieu et personne ne peut s'assurer par lui-même son salut. Voilà la base de la conviction de saint Paul : si l'homme est en face de Dieu, dans la situation présente où il se trouve, il se trouvera toujours dans une situation de handicap spirituel, de limite, d'impossibilité de répondre à la Loi. Les juifs avaient tendance à l'époque de saint Paul de prétendre que parce qu'ils avaient la Loi, et que faisant exactement ce qu'elle disait, ils étaient tranquilles et étaient certains d'être en bonne relation avec Dieu. C'est ce qu'on appelle la justice.

Saint Paul doit donc démontrer que même si on est sous le régime de la Loi, régime privilégié puisque c'est Dieu qui l'a révélé, on n'est pas quitte pour autant ? Pourquoi ? parce que Paul explique que la Loi est utile et bonne, elle indique ce qu'on doit faire, mais elle est aussi terrible, parce qu'au moment où elle indique ce qu'on doit faire, elle nous montre aussi que nous sommes incapables de le faire ! Voilà une des analyses qui a sans doute bouleversé considérablement la conscience religieuse de l'humanité car jusque-là, que ce soit chez les grecs ou chez les juifs, on considérait que les bonnes relations avec Dieu consistaient à faire ce qu'il fallait, soit des sacrifices, soit des bonnes œuvres, soit des prières, soit des actes de générosité, mais toujours est-il qu'avec Dieu, il fallait simplement faire ce qu'il fallait et ensuite, on était tranquille ! Paul par ses grandes déclarations fait s'écrouler complètement cette conscience religieuse innocente. Il y a beaucoup de gens qui n'aiment pas Paul parce qu'il a introduit dans la conscience religieuse de l'humanité cette angoisse face au bien à faire.

Paul insiste : vous croyez que vous accomplissez la Loi, mais en réalité la Loi est ambiguë, elle est ambivalente. Elle vous dit ce qu'il faut faire, tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain, tu respecteras ton épouse, etc … mais la Loi vous dit aussitôt que vous n'êtes pas capable de le réaliser. D'où la question : la Loi est-elle aussi bonne que cela ? Si la Loi ne sert qu'à donner la mauvaise conscience, ce qui reste encore chez beaucoup de gens un moteur profond de leur vie religieuse et de leur vie avec Dieu, si la Loi ne sert qu'à fabriquer le la mauvaise conscience, alors, la Loi est mauvaise, elle vous rend acide, amer, envieux, rancunier parce que vous n'y arrivez pas. Elle vous fait mesurer votre échec.

S'il y a la Loi, est-ce simplement pour faire de nous des aigris, des malheureux, des mauvaises consciences ? Paul répond : l'homme pour saint Paul est sous l'emprise du mal et du péché et il ne peut pas s'en sortir seul. Quand il est en face de la Loi, la Loi ne lui dit pas ce qu'il doit faire pour être tranquille, c'est une interprétation minimisante de la Loi, mais la Loi indique que le bien qu'elle lui propose de faire est en-dehors de sa portée. La Loi est bonne pourquoi ? non pas parce qu'elle est la Loi, non pas parce qu'elle est le commandement, c'est la grande erreur moderne. Paul dit non, elle est bonne parce qu'elle indique la transcendance du bien. Le bien est si grand, si profond, si exigeant qu'il est hors de portée. La Loi n'est pas bonne par elle-même, elle est bonne parce qu'elle indique la bonté ultime qu'il faut viser à travers elle. Mais la Loi ne donne pas accès à cela. La Loi est bonne non pas parce qu'elle est capable de rendre les hommes capables de faire le bien, mais elle ne donne pas à l'homme la capacité d'atteindre le bien dans tout son absolu, sa valeur transcendante, finalement, le Bien qui est Dieu. Dieu a donné la Loi, il a donné aux hommes un régulateur, il n'a pas donné aux hommes d'avoir par la Loi prise sur lui, Dieu.

Paul ajoute ceci qui est terrifiant : la Loi exprime quelque chose de très grand et de très beau et de très bon, seulement elle est si fragile que le mal est capable de s'emparer de la Loi pour décourager l'homme. C'est une chose assez difficile à avaler surtout aujourd'hui, dans la conscience moderne, dire que la Loi cela décourage l'homme c'est l'horreur. De ce point de vue-là, saint Paul dit quelque chose de très profond. Obéir à la Loi ne peut pas donner bonne conscience parce que au moment où l'on voit qu'on essaie de répondre aux exigences de la Loi, on mesure la distance qui nous en sépare.

Le mal dit Paul, le mal qui est dans le cœur de l'homme est un mal si profond, que lorsqu'il nous touche dans notre manière d'aborder la Loi, il est capable de pervertir notre rapport à la Loi. Il est capable de faire de nous des gens qui se donnent bonne conscience parce qu'on fait ce qui est prescrit. Pour Paul c'est le côté le plus étanche de la puissance du mal. Le mal est capable de se servir de la Loi pour en faire un instrument de condamnation, puisqu'à partir du moment où l'on veut oblitérer la direction ultime vers laquelle nous oriente la Loi, on tire le rideau et l'on dit : j'ai fait ce qu'il fallait !

Je ne sais pas trop comment ont réagi les Romains en recevant cette lettre de Paul, ils étaient sans doute assez décontenancés. Aussi bien le monde ancien que le monde juif avait toujours un rapport très simple et positif à la Loi. Saint Paul démonte complètement le système ambiant, ce n'est ni par notre intelligence ni par la seule force de notre volonté que nous sommes capables d'aller dans la direction ultime que nous indique la Loi. Même il faut se méfier du piège, c'est au moment où l'on croit y arriver qu'on n'y arrive pas, c'est notre suffisance, notre orgueil qui sont en train de dénaturer grâce à la Loi, notre rapport à Dieu. Exégèse terriblement subtile, terriblement vraie, très pointue, mais qui pose exactement le problème de notre relation avec Dieu.

 

AMEN