QUI ES-TU TOI QUI OSES JUGER ?
Rm 2, 1-11 ; Mt 6, 1-15
(12 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Le Livre - Paul - Moissac
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rères et sœurs, nous voilà donc complètement plongés dans cette épître aux Romains et notamment dans cette première partie qui sans doute est la plus violente et peut-être la plus difficile à interpréter, celle qui s'occupe pendant tout le chapitre deuxième du problème de la colère de Dieu.
Comme je vous l'ai dit l'autre jour, la colère est de l'amour rentré. C'est le projet créateur de Dieu qui veut établir l'homme dans la justice, c'est-à-dire dans le lien vital et personnel entre Dieu et l'homme, et cet amour au lieu d'être accepté et accueilli par l'homme est refusé. De la part de Dieu, c'est ce qu'on appelle la colère. Cela n'a rien à voir avec un sentiment psychologique, cela n'a rien à voir avec de la mauvaise humeur, c'est le fait qu'objectivement l'amour de Dieu donné et refusé.
Ce que Paul explique, c'est que cette colère se révèle. Là cela devient un peu plus compliqué. Au début, Paul dit que l'évangile est une force de salut : "L'évangile est force de Dieu pour le salut de tout croyant, en lui la justice de Dieu se révèle". Paul a commencé par dire et c'est sa thèse fondamentale, le salut est révélé. Il a joute immédiatement après : "La colère de Dieu se révèle en venant du ciel". Pour Paul la révélation a une face positive, révélation de l'amour, de l'attention de Dieu pour sauver l'homme, mais elle a aussi une face négative, qui est la révélation de la colère car pourquoi Dieu a-t-il dû révéler la justice par l'évangile ? C'est parce qu'il y a eu auparavant colère. Pourquoi Dieu est-il obligé de relancer le processus du salut ? c'est parce qu'il y a eu rupture et refus. Paul le développe en deux temps.
Le premier, et l'on a sauté le passage sans doute parce qu'il est le plus violent, c'est la diatribe assez connue de saint Paul contre l'homosexualité. Ce que veut dire Paul, je ne crois pas que ce soit une thèse moderne, c'est que pour Paul, la relation de la sexualité est uniquement pour la fécondité. Par conséquent pour lui le prototype de la colère de Dieu, c'est-à-dire de l'amour inversé, non fécond, non producteur d'enfant, pour lui, c'est l'homosexualité. C'est pour cela que dans la révélation de la colère il veut dire que la colère de Dieu se révèle d'abord dans le corps de l'homme. Pour Paul cela le scandalisait beaucoup quand il voyait un certain nombre de païens, surtout dans les milieux grecs et romains qui n'étaient pas très regardants dans le domaine. Donc, la colère de Dieu, c'est l'impossibilité de continuer l'histoire de l'existence humaine, pour lui c'est une véritable catégorie métaphysique qui montre que l'amour de Dieu refoulé par les hommes peut se déchaîner et se retourner contre l'homme. Cela demande réflexion même si aujourd'hui les données sont plus complexes.
Paul dit, et c'est le sens du texte d'aujourd'hui : le pire n'est pas la colère de Dieu révélée dans le corps, mais la colère de Dieu révélée dans la tête : le jugement. Tout à coup, il change de ton. Jusqu'ici il décrivait les choses de façon objective dans une description des actes des hommes. Et tout à coup, "mais toi ? Aussi es-tu sans excuses, toi qui juges". Il y a là un changement rhétorique, Paul ne veut plus en rester à des considérations générales de société, de comportement éthique, Paul interpelle le lecteur. Il les interpelle : "Toi". On passe à un degré nouveau en ce qui concerne l'analyse de la colère de Dieu. Où va-t-elle se loger cette colère ? pas simplement dans des comportements extérieurs liés au corps ou à l'idolâtrie, ce ne sont que des gestes extérieurs, mais ici la colère de Dieu va se lover se nicher dans la capacité que l'homme a de juger. Et c'est terrible.
Pour Paul, l'homme a du jugement, il a même un jugement moral et éthique absolument indubitable. Il considère que le jugement, pour qu'il soit vrai, doit être prononcé par quelqu'un qui vit selon les critères qu'il utilise. C'est-à-dire un jugement vrai doit venir d'un homme qui vit vraiment comme un homme. Or que dit-il ? Paul dit : tu ne te rends pas compte que tu juges les autres dans leurs actions, et tu en commets autant ! C'est donc que la colère et ses effets sont venus se lover jusque dans l'intime même de l'exercice de l'intelligence. Paul n'est pas obsédé par les problèmes de comportement sexuel, il est d'abord beaucoup plus soucieux de dévoiler à l'homme, la communauté romaine, qu'il interpelle : "toi qui es-tu ?" il montre que la colère de Dieu (c'est un procédé rhétorique), mais celle colère est allée se loger dans l'intime même de chacun d'entre vous. Là, on n'est plus au niveau de la constatation qui estime les dégâts, on est dans la perversion intérieure du jugement. On juge le mal commis par les autres et on a fait pareil à eux !
Le problème de la colère de Dieu est sans échappatoire. Il veut dire à son assemblée de romains, quels qu'ils soient, les hommes ont un jugement pour juger le mal humain, mais au moment même où ils s'en servent ils montrent qu'ils s'en servent de façon perverse car ils dénaturent la fonction de leur jugement sans voir que eux-mêmes sont soumis à la même critique que celle qu'ils formulent. Ce n'est pas un tour de passe-passe dialectique, c'est vraiment une découverte comme on ne l'avait jamais fait auparavant dans l'histoire de la pensée antique et de la philosophie, que tout jugement doit être conditionné par l'état de celui qui juge. C'est cela qui est terrible. Tout jugement, et permettez-moi de faire allusion à Jean-Paul Sartre, c'est un jugement de situation. Mais au lieu que ce soit un jugement de situation qui vous procure des excuses, c'est un jugement qui est inexcusable ! Tu es toi-même sans excuses … car tu ne devrais pas te réfugier derrière des excuses en disant : oui, moi j'ai péché, mais j'ai telle ou telle motivation, mais lui, il a péché et il n'a pas d'excuses … ici, personne n'est sans excuses. Pour Paul, à partir de ce moment-là, c'est la révélation de l'universelle colère de Dieu.
La colère de Dieu ne se pose pas ou ne dénonce pas tel type d'acte, telle manière de faire, tel comportement, mais elle va toucher l'intime même en tout homme de sa capacité de juger. Et il dit, et c'est d'autant plus terrible que le jugement reste, mais on le fait fonctionner à faux. C'est sans doute une des choses qui a le plus marqué le problème de l'Occident, c'est la racine de la réflexion sur la culpabilité. Il est certain que dans l'Ancien Testament, la culpabilité attire tel châtiment, la Loi détermine le châtiment dont on est passible quand on a enfreint les préceptes. Ici, il n'y a même pas besoin d'invoquer la Loi, mais c'est que l'homme à partir du moment où il manifeste son jugement il est déjà dans une sorte de complicité avec le mal qui fait qu'il "mérite" la colère de Dieu.
Ce n'est pas très réjouissant, et effectivement, ce passage de l'épître ne dit pas des choses très agréables, mais il dit des choses vraies. Vous pouvez tourner le problème dans tous les sens : quel est le fondement de notre jugement moral ? Est-ce uniquement la référence aux commandements ? Paul va un degré plus loin : "est-ce que je suis exactement capable de discerner que moi, qui suis en train de déterminer ce qui est bien ou mal, je suis déjà en réalité d'une manière ou d'une autre, complice du mal ?" C'est évidemment beaucoup plus difficile et qui peut poser davantage de questions concernant la conscience de l'homme pécheur devant Dieu. C'est une base que Paul va ensuite développer, cette conscience terrible du péché qu'il y a dans l'homme, conscience parfois cachée, parfois lucide, elle est aussi bien répandue chez les juifs que chez les païens, et il dit bien : "tu es toi-même inexcusable", s'adressant à tout homme.
AMEN