omaINTRODUCTION À L'ÉPÎTRE AUX ROMAINS

Rm 1, 1-7 ; Mt 5, 20-26

(8 juillet 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Paul écrivant

F

rères et sœurs, nous venons d'entendre dans l'épître les sept premiers versets du texte le plus important de la Bible, je veux parler de l'épître de saint Paul aux Romains. Ce texte est tellement important, non pas le texte mais l'interprétation du texte, il a été l'occasion d'une coupure radicale en Occident, entre les chrétiens d'obédience germanique avec Luther, et les chrétiens d'obédience latine qui sont restés en communion avec Rome, c'est-à-dire l'Église qui s'est considérée comme différente de l'Église que fondait Luther et les autres réformateurs. En effet, ce qui a provoqué vraiment la rupture, c'est lorsque Luther développant son commentaire de l'épître de Paul aux Romains, ce texte majeur de la tradition de la pensée chrétienne, a interprété cette épître aux Romains de telle sorte qu'il était en désaccord total avec l'Église de Rome. C'est donc dire que ce texte de l'épître aux Romains n'est pas un texte annexe ou accessoire. On pense que les quatre évangiles sont la base de tout, c'est vrai, mais là où la rupture s'est produite c'est à propos de l'épître aux Romains.

C'est pourquoi ce texte que nous allons lire de façon très continue parce que le découpage ne supporte pas trop d'à peu près, et je vais essayer de vous le commenter pendant tout ce mois de juillet. Je crois que c'est un texte extrêmement important et que hélas, du côté catholique, sans doute parce qu'il a eu beaucoup de prestige du côté protestant, on en a un peu peur, parfois même on le boude en pensant que c'est trop dangereux de s'engager sur cette piste-là, d'interpréter l'épître aux Romains. On ne sait pas où cela mène parce que en fait, cela a conduit Luther à la rupture avec l'Église catholique et à sa suite toutes les Églises du nord de l'Europe.

Je vous donne aujourd'hui une sorte de petite introduction. Paul a écrit ce texte assez tard ; c'est sa dernière épître écrite sans doute vers les années 55-58. On n'est pas absolument sûr de la date, car c'est très compliqué à dater, mais en tout cas, ce n'est sûrement pas après 58 et pas avant 55. C'est le dernier voyage missionnaire de Paul où il est encore libre, non pas le voyage qu'il va faire ensuite quand il a été captif à Jérusalem, et partant de Césarée allant à Rome pour y être jugé. Il a dû écrire cette lettre lors de son dernier séjour à Corinthe. Certains pensent que si c'est après 58, il aurait pu l'écrire à Jérusalem ou à Césarée dans la prison, mais il semble que les salutations qu'il donne à la fin de l'épître sont plutôt de Corinthe et non pas de Césarée.

C'est un des premiers textes fondateurs du christianisme. Si nous n'avions pas l'épître aux Romains, il nous manquerait quelque chose. C'est un écrit de Paul qui représente la maturité de sa pensée. Quand il écrit cela, il a longuement expliqué soit aux Galates, soit aux Corinthiens, soit aux Philippiens, quelle était sa doctrine. Là on peut dire que l'épître aux Romains c'est la synthèse, le chef-d'œuvre épistolaire de Paul.

Paul quand il adresse sa lettre aux Romains, il aurait pu le faire comme il le faisait habituellement. Quand il adresse une lettre, il dit : aux saints, ou à l'Église qui sont à Corinthe, ou aux saints et à l'Église qui est à Philippes. Or, ici, il ne dit pas cela du tout : "A vous qui êtes à Rome, aimés de Dieu et dont l'appel a fait de vous des saints". Pour une des rares fois, Paul n'adresse pas son épître à une Église. Cela peut nous choquer, car enfin l'Église de Rome, c'était évident, c'est l'Église du pape, c'est Pierre et Paul. Oui, mais précisément, ils n'y étaient pas ! Donc, cette communauté chrétienne a un profil tout à fait spécial. Pourquoi ? parce qu'on pense que l'Église de Rome a existé depuis au moins les années 45-46, dix ans avant que Paul n'écrive. Cette Église de Rome est née sans Pierre et sans Paul. A tel point que lorsque Paul est à Corinthe en 51 pour une première fois, il reçoit des amis qui ont quitté l'Église de Rome parce qu'il y a eu des disputes entre les juifs et les disciples d'un certain Chrestos. Cela veut donc dire que dans les années 50, la tension entre les juifs et les nouveaux membres de la "Voie", on ne disait pas encore les chrétiens, était telle qu'il y avait dû y avoir un édit de Claude pour faire la police, sans doute autour du quartier juif de Rome, pour ramener le calme. La tension était vive et forte.

Cela veut dire que cette Église, contrairement à ce qu'on pense, qui est devenue le symbole de la communion dans l'unité, en réalité, à l'époque n'était pas du tout unie. Rome était le centre du monde, et dans ce centre il y avait une grosse communauté juive, très implantée, très riche, Cicéron l'avait d'ailleurs déjà critiquée pour ses richesses. Cette communauté était très structurée, et à l'intérieur de cette communauté étaient déjà arrivés quelques témoins, quelques évangélisateurs qui étaient venus dans la communauté et qui avaient sans doute converti certains des juifs à ce Chrestos, à ce Christ. La communauté chrétienne de Rome a commencé dans une sorte de tension, de division assez grave, ceux qui étaient pour Christ et ceux qui ne l'étaient pas. Il fallait qu'on reste fidèle à toutes les observances de la Loi. Et comme les nouvelles couraient très vite de communauté en communauté, Paul savait déjà depuis un certain temps par Aquila et Priscille, qu'il y avait de graves tensions à Rome et qu'eux-mêmes avaient dû partir. Il était bien au courant de l'Église de Rome, de ses divisions et des enjeux qui se disputaient peut-on croire au Christ sans observer la loi ? peut-on se contenter d'observer la loi sans croire au Christ ? C'était un véritable débat. C'est précisément pour cette raison que Paul ne dit pas : "L'Église qui est à Rome" car une Église suppose un minimum d'unité et cela n'y était pas. Les communautés naissantes de Rome n'étaient pas encore assez unies et assez homogènes pour que Paul puisse parler de l'Église qui est à Rome.

Il reste dans des termes très polis, très courtois, il ne s'avance pas : "Aux bien-aimés qui sont appelés, à vous tous qui êtes à Rome dont l'appel a fait de vous des saints". Croyez-vous à la Loi, n'y croyez-vous pas ? la pratiquez-vous ou non ? Etes-vous issus du paganisme ou non ? Paul voit là un véritable défi pour sa doctrine, car ce n'est pas la première fois, mais dans des proportions moindres qu'il s'est affronté à ce débat : comment pouvoir être sauvé, faut-il observer toutes les observances de la Loi, ou au contraire uniquement la foi ? Paul qui sans doute a le projet d'aller à Rome, car vous savez que le projet d'évangélisation de Paul est très astucieux, il choisissait les grandes métropoles, il constituait des équipes de missionnaires et d'apôtres, et il les envoyait ensuite dans les villes subalternes. Il avait une sorte d'évangélisation déjà consciente en toile d'araignée. On commençait par le centre, on partait dans plusieurs directions, et les nouvelles implantations repartaient pour reformer des communautés missionnaires. Là, il avait l'idée d'aller à Rome en se disant d'une part je vais essayer d'implanter mes équipes missionnaires, et d'autre part, je vais essayer de voir de mes yeux de quoi il s'agit.

C'est pourquoi on va constater dans la suite de l'épître que Paul parle à ses chrétiens de Rome et leur dit : "j'ai grande hâte d'aller vous voir, de vous saluer et d'annoncer mon évangile". Certains pensent même qu'il a écrit cette épître pour dire aux gens de Rome : je vous dis ce que je crois et j'aimerais avoir vos réactions et que vous sachiez ce que je vais dire si je viens. Ce serait comme un ballon d'essai envoyé pour observer la réaction des Romains ce qu'il n'avait jamais osé faire.

Cette épître aux Romains est non seulement intéressante parce que c'est la synthèse de la théologie de Paul, mais parce qu'elle s'adresse à une communauté en pleine effervescence et en pleine ébullition. Elle ne peut pas nous laisser indifférents, car aujourd'hui encore, nos communautés chrétiennes sont loin d'être absolument homogènes en ce qui concerne la foi. C'est souvent difficile au niveau d'un diocèse ou d'une Église nationale, de faire tenir tous les chrétiens ensemble. Donc ici, nous nous retrouvons dans un cas analogue à celui de l'Église de Rome. La foi ne fait pas d'emblée l'unanimité de ceux qui adhèrent. Il y a toujours des aspects par lesquels chacun subjectivement interprète sa foi. Paul en est conscient et c'est pour cela qu'il projette de venir à Rome pour expliquer les enjeux, et ce qu'est la foi au Christ sauveur. il se présente alors comme celui qui a été appelé par vocation à être apôtre, il légitimise son titre, il donne l'identité de son diplôme, il est apôtre et ceux à qui il parlent sont appelés à devenir des saints.

Frères et sœurs, que nous puissions tous ces temps-ci approfondir à la fois la compréhension de la Parole de Dieu mais aussi dans la transposition de notre propre existence toute la richesse de ce texte.

 

AMEN