MORALE ET MORALISME, LOI ET LÉGALISME
Rm 8, 1-4 ; Mt 5, 13-19
(1er août 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Mystra : le bon chemin ?
|
V |
oilà deux textes sur la Loi. Le Seigneur n'est pas venu abolir la Loi, mais l'accomplir. Ou encore, comme nous l'avons lu dans ce remarquable texte de l'épître aux Romains de saint Paul : "La Loi de l'Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t'a affranchi de la loi du péché et de la mort". Il est normal que pour fêter un moraliste, nous ayons des textes sur la Loi.
J'aimerais réfléchir avec vous quelques instants sur le sens de la morale. On vous en a rebattu les oreilles, vous avez souvent entendu les frères prêcher sur la non-fécondité du précepte, de la Loi, ou du commandement quand il n'y a pas derrière tout cela le principal de la Parole de Dieu, la Loi de Dieu, le premier et le second commandement qui lui est semblable : aimer Dieu et aimer son prochain. Cela faisait dire à saint Augustin : "Aime et fais ce que tu voudras". Ce n'est pas : accomplis la Loi et tu auras réalisé l'amour, mais c'est : aime et tu auras accompli la Loi. Il est vrai que ce genre de discours, vous en avez peut-être l'habitude. Pour moi, cela me semble tout à fait essentiel au christianisme aujourd'hui. Nous ne sommes pas à l'abri d'un retour non pas de la morale, c'est très bien, mais du moralisme, c'est très mal ! Le moralisme n'est rien d'autre que de croire qu'on peut trouver dans le principe de la règle et de la Loi sa propre justification. Tout moralisme a été dans l'Église une hérésie. Il suffit de repenser au pélagianisme, cette hérésie qui croyait trouver dans l'accomplissement de la Loi la possibilité de recevoir illico-presto la grâce de Dieu parce qu'on avait réalisé ce qu'il fallait. Ou encore le jansénisme qui trouvait sa profondeur spirituelle dans son dernier avatar, dans le fait d'être parfaitement ascète et parfaitement retiré des choses de ce monde. Il faudrait, mais ce serait trop long, analyser aussi l'hérésie cathare sous cet aspect-là.
Alors ? Fi de la Loi ? Fi des commandements et de la morale ? Pourtant le Christ dit : "Je suis venu accomplir la Loi et non l'abolir". Mais il est vrai que les auditeurs de Jésus ont certainement compris ce qu'Il voulait profondément dire, parce que lorsque Dieu a donné sa Parole, c'est pour faire Alliance avec l'homme, et sa Parole ensuite démultipliée dans beaucoup de préceptes n'était rien d'autre dans le judaïsme, que la volonté de montrer que dans le moindre acte quotidien, Dieu était présent : que je lave mon écuelle, que je mange, que je dorme, ou quoique que je fasse, tout était sous le regard et la miséricorde de Dieu. Il a fallu le pharisaïsme pour travestir la Parole de Dieu, pour travestir le commandement de Dieu. Et l'on comprend pourquoi Jésus s'est battu avec tant de force contre les pharisiens, parce qu'il n'y avait certainement rien de pire que de défigurer la Parole de Dieu. Et quand je dis défigurer la Parole de Dieu, je pense à ce qui est l'essence du christianisme, le fait que la Parole de Dieu, c'est son Verbe, c'est-à-dire Jésus fait chair, une chair défigurée de ce qui est l'essentiel, l'amour de cette Parole, cette Parole d'Amour qui est Dieu, et qui lui est parfaitement semblable.
D'ailleurs, tout moralisme se fonde sur une dichotomie, sur une séparation de la chair et de l'esprit, et que par peur de cette chair et de ce corps, on se retire de l'humanité pour croire que le principe spirituel peut accomplir toute bonne œuvre et toute bonne chose, et ainsi penser que la sainteté, c'est l'accomplissement de ce précepte. Or, quand on regarde la vie de tous les saints, et c'est ce qu'a vécu saint Alphonse-Marie de Ligori. La vie de tous les saints n'a pas été la peur des passions, n'a pas été la peur de son propre péché ou de sa médiocrité, mais bien la sanctification de son humanité, sinon en quoi Jésus prononce cette Parole de vie, en quoi Jésus est-Il chemin, en quoi Jésus est-Il lumière si nous laissons derrière nous ce qui fait au moins la moitié de notre humanité et de notre personne ? Jésus est venu sauver tout l'homme et sauver tous les hommes. Etre "moral" ce n'est pas être un moraliste qui répète à l'infini des préceptes ou des commandements, mais être moral, c'est accepter cette vie, cet amour et ce regard de Dieu dans les moindres faits et gestes de mon existence et avoir que c'est à partir de ce moment-là que cet amour de Dieu me sauve.
Oui, la Loi de Dieu existe, oui, la Loi de Dieu est Parole, mais tout moralisme est un pharisaïsme et conduit à la mort, tandis que la morale qui est vie et amour conduit à la grâce et c'est ainsi qu'on pourra alors vraiment dire du chrétien qu'il est le sel de la terre. Le ciel n'a pas besoin de sel. Il est la lumière du monde. L'éternité n'a pas besoin de la lumière, elle l'a. En quoi sommes-nous sel, en quoi sommes-nous lumière si nous rétrécissons cette Parole de Dieu, si nous la stérilisons, nous faisons ce qu'on pourra appeler une œuvre de mort et pas une œuvre de vie. C'est un enjeu pour le christianisme, et si des chrétiens encore ne cessent de penser qu'en appliquant la Loi, qu'en appliquant les commandements et la morale cela suffit à être chrétien, je vous le dis comme je le pense, ils se trompent de chemin !
AMEN