LA LOI, LA FOI ET LA JUSTICE
Rm 3, 21-26 ; Mt 7, 6-12
(18 juillet 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Épidaure : le théâtre
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rères et sœurs, le passage de l'épître aux Romains que nous venons de lire est au centre de tout le développement de cette épître en sa première partie que nous lisons déjà depuis quelques jours, et que nous continuerons à lire encore. Nous sommes au centre de la problématique de saint Paul : les rapports entre la Loi et la foi. Trois mots clé dans ce passage : Loi, foi, bien sûr, et justice. La justice de Dieu, le mot n'a pas le sens que nous donnons aujourd'hui d'une vertu qui consiste à rendre à chacun selon son dû. Dans l'Ancien Testament et dans la Bible en général, le mot "justice" signifie le plus souvent : la justification, c'est-à-dire ce pouvoir que Dieu a, en vertu de sa sainteté, de sanctifier toutes choses et de nous sanctifier, c'est-à-dire de nous sauver. La justification dans le vocabulaire chrétien, c'est cette miséricorde efficace de Dieu, qui prend possession de nous, qui nous purifie, pour nous rendre semblables à la sainteté de Dieu, à la justice de Dieu.
Qu'est-ce qui peut nous donner ce pardon de Dieu, cette transformation intérieure, qui de pécheur que nous sommes, peut nous rendre justes, c'est-à-dire nous rendre participants de la sainteté de Dieu ? Est-ce la Loi ? Est-ce l'observance plus ou moins parfaite, voire méticuleuse, d'un certain nombre de préceptes ? Est-ce notre manière d'agir, ce que saint Paul appelle les œuvres ? Est-ce que c'est ce que nous réalisons par notre volonté libre, qui peut nous sanctifier ? Certes, si notre volonté se tourne vers le mal, si elle fait de nous des pécheurs, nous avons besoin d'autre chose pour accéder à la sainteté. Mais est-ce que nos seules forces, même bien intentionnées, même bien dirigées, est-ce que le seul accomplissement d'un certain nombre de préceptes suffit à nous délivrer de nos fautes, de nos péchés, et à nous donner la sainteté ? Autrement dit, est-ce que la sainteté consiste simplement en une rectitude morale, en l'observance d'un certain nombre de préceptes, en l'accomplissement de la Loi, comme étaient tentés de le penser les juifs qui mettaient cette Loi révélée par Dieu, au-dessus de toutes choses, et qui mettaient leur espérance en l'accomplissement de la Loi, donc en une manière droite d'agir ?
Saint Paul dit : "Il n'y a aucune commune mesure entre ce que nous appelons la sainteté et la rectitude, si parfaite soit-elle, de notre agir". La sainteté n'est pas de l'ordre de l'accomplissement rigoureux d'un certain nombre de préceptes moraux. Les hommes ont souvent cru cela, nous le croyons bien souvent nous-mêmes, nous mettons la morale au centre de notre vie et de notre vie chrétienne, et nous sommes toujours tentés de penser comme les juifs, que l'accomplissement exact de ce qui est bien, nous sanctifie. Saint Paul nous dit que la sainteté est d'un autre ordre.
La sainteté c'est le mystère le plus intime, le plus intérieur de Dieu, Dieu seul est saint, non pas par quelque rectitude morale, mais par une sorte d'illumination transcendante qui éblouit et qui transfigure. La sainteté ce n'est pas simplement d'être quelqu'un de "bien", ce n'est pas non plus simplement d'être en règle, ni d'accomplir ce qui doit être accompli, mais la sainteté c'est être introduit dans le mystère éblouissant de Dieu qui dépasse de toutes parts tout ce que nous pouvons concevoir, et à plus forte raison, tout ce que nous pouvons accomplir. Nous ne pouvons à aucun moment dire : j'ai fait mon devoir, j'ai fait ce qu'il fallait, j'ai accompli la Loi, donc, je suis saint. Non, dit saint Paul, la sainteté dépasse infiniment tout cela, la sainteté ne peut venir que de Dieu, et de Dieu par un don gratuit. C'est pourquoi il emploie le nom de "grâce. Cette sainteté se résume dans le mystère du Christ qui est venu apporter la lumière de Dieu au cœur même de notre chair, de notre histoire et de notre monde.
Voilà pourquoi ce qui peut nous conduire à la sainteté, c'est uniquement l'ouverture éperdue, émerveillée, de notre cœur à ce don gratuit de Dieu. Cette ouverture du cœur, c'est la foi. Que nous soyons juifs, voire juifs, observants de la Loi, ou que nous soyons païens, ignorants de la Loi, dans tous les cas, nous ne sommes pas par nous-mêmes capables d'accéder à ce mystère de la sainteté. Dans tous les cas, l'observance de la Loi si nous sommes juifs, ou comme le dira ailleurs saint Paul, l'observance des préceptes de la Loi sans même les connaître, comme certains païens qui sont justes et droits, cela est toujours radicalement insuffisant. Une seule chose est nécessaire, elle est indispensable, et elle englobe toute notre vie, cette chose, c'est la foi, c'est-à-dire l'ouverture de notre cœur au don de Dieu. Ou bien, nous sommes tournés vers Dieu pour recevoir de Lui, ce qu'en aucune manière nous ne pourrions nous donner nous-mêmes, et alors, nous accéderons au salut, c'est-à-dire à la justification, à la justice de Dieu, à la sainteté, c'est-à-dire à l'entrée dans le mystère de Dieu. Ou bien nous nous contentons de ruminer nos propres mérites, et à ce moment-là, nous sommes dérisoirement à côté de la plaque.
Est-ce à dire que la Loi est sans intérêt, dit saint Paul ? Est-ce à dire que la foi enlève tout intérêt à la Loi ? Jamais de la vie ! Ailleurs, il nous expliquera que la Loi est un pédagogue, qui nous éclaire sur le contenu de cette sainteté de Dieu. Mais acquérir ce contenu, acquérir cette sainteté est au-dessus de nos forces, même si nous accomplissons la Loi. C'est seulement l'ouverture au mystère de Dieu qui peut nous faire entrer dans cette sainteté que la Loi nous énonce. Par conséquent, il peut dire ici que la foi n'enlève pas la valeur à la Loi, mais elle la lui donne, au contraire, parce que c'est par la foi que nous pouvons entrer en possession de ce mystère que la Loi nous permet d'entrevoir. Il ne s'agit pas bien sûr de mépriser la morale, il s'agit de la mettre à sa place, c'est-à-dire d'en faire le fruit de la grâce gratuite de Dieu qui nous envahit de sa lumière, de sa justice, c'est-à-dire de sa sainteté.
AMEN