RITES, OBSERVANCES ET GRÂCE

Rm 2, 25-29 ; Mt 6, 24-34

(17 juillet 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Circoncision

F

 

rères et sœurs, dans cette lecture courante que nous faisons de cette épître aux Romains, nous assistons dans la première partie à une sorte de procès. C'était une représentation classique dans l'Ancien Testament, Dieu, à certains moments, entrait en procès avec son peuple, ou avec les hommes, parce qu'ils avaient été injustes, parce qu'ils n'avaient pas obéi à la Loi.

Ici, le procès est un peu singulier, puisque c'est saint Paul qui dirige la procédure. Il écrit donc à cette communauté de Rome, dans laquelle il y a beaucoup de nouveaux chrétiens, mais qui sont d'origine juive. Et parmi ces chrétiens d'origine juive, certains tiennent encore fermement à l'observance et à la pratique de la Loi. C'est pourquoi le procès que mène Paul, c'est de dire : si on a compris ce qu'est le salut, l'amitié divine, ce qu'il appelle aussi la justification, si donc, on a compris ce qu'est le salut, personne ne peut se prévaloir pour lui-même de revendiquer le salut ou des moyens de salut. C'est un des aspects les plus radicaux que Paul a défendu à l'intérieur de toute sa mission, à l'intérieur même de la première communauté chrétienne, il en est venu à certains moments à discuter ferme avec saint Pierre et surtout saint Jacques, il n'a jamais cédé là-dessus : Tout homme, qu'il soit païen ou juif, ne peut en aucun cas se prévaloir qu'une quelconque prérogative pour dire à Dieu : je suis sauvé, je suis ton ami, je suis en rapport de justice avec toi.

Donc, Paul est obligé d'entamer un procès rigoureux et impitoyable pour dire à ceux de la communauté qui se réclament de la Loi, qui se réclament de la circoncision, et qui se réclament des promesses de Dieu faites aux Pères, pour dire : vous pouvez aligner tout cela dans les arguments de la défense, cela ne tient pas du tout.

Quand il s'agit de la Loi, les juifs, pour Paul dans ce cas-là, c'est une sorte d'entité, les juifs peuvent toujours dire : nous avons la Loi, nous savons ce qu'il faut faire. Les païens n'ont pas la Loi, ils ne vivent pas comme Dieu le veut. Parce que nous avons la Loi, nous savons ce que Dieu attend de nous. Oui, répond Paul, vous le savez, mais vous êtes doublement coupables parce qu'en le sachant, vous ne le faites pas, vous n'y arrivez pas ! Par conséquent, vous ne pouvez pas vous prévaloir de ce que vous connaissez la Loi. Ce n'est pas parce qu'on a acheté une carte Michelin, que vous allez vous déplacer d'un point à un autre. La Loi, c'est exactement comme la carte Michelin, elle vous indique exactement l'endroit où vous allez passer vos vacances, mais si vous ne prenez ni l'avion, ni la bicyclette, ni le train, vous ne pourrez pas y aller. Ce ne sont pas les cartes Michelin qui assurent les transports en France ! Ainsi, la Loi n'assure pas le salut, ne donne aucune assurance du salut.

Deuxième instance : oui, mais nous avons la circoncision. C'est-à-dire, à ce moment-là, ce n'est plus simplement cette idée que Dieu nous donne des indications pour bien agir, mais nous portons dans notre chair, et pour les juifs, c'était très important parce que cela les distinguait radicalement des autres, nous portons dans notre chair par la circoncision, la marque d'appartenance à Dieu. C'est cela que signifie la circoncision. Elle n'est pas, contrairement à ce qu'on pourrait penser trop facilement, nous chrétiens, quand on regarde les juifs d'un peu loin, une sorte de rite extérieur, de manifestation extérieure. Pour le juif, pour le pharisien surtout, la circoncision est le signe même de l'appartenance à Dieu, dans la chair, dans le corps. Un signe qu'on ne peut pas nier. Paul dit : vous pouvez pratiquer tous les rites et tous les signes que vous voulez, vous pouvez manifester du point de vue extérieur tout ce que vous voulez comme signe de votre appartenance à Dieu, ce ne sont pas les signes qui sauvent. La circoncision comme telle, est incapable de vous apporter l'amitié divine.

Donc, c'est d'une certaine manière mettre en cause un certain consensus dans le monde juif de l'époque, Dieu sait que pour beaucoup de choses, du point de vue de la résurrection des morts, du point de vue de telle ou telle interprétation de la Loi, de tel ou tel détail, ils se chamaillaient entre eux. C'est ce qui a donné toute la littérature juive du judaïsme, mais en général, on considérait que la circoncision c'était la marque de l'appartenance et au peuple, et à Dieu. Comme encore aujourd'hui, la circoncision est considérée par les juifs comme marque d'appartenance au peuple juif, un peu moins à Dieu parce que ce point est beaucoup plus discuté entre eux ! Mais ici, Paul est formel : il dit que ce n'est pas le signe d'appartenance qui comme tel, crée le salut. Par conséquent, vous ne pouvez pas vous prévaloir de cela non plus.

Cela nous donne une vision de la profondeur même de ce que Paul veut annoncer. Car à travers cette espèce de "déni" de justification d'appartenance, des justifications de salut que se donnent les juifs, c'est aussi une certaine auto-critique de la manière dont nous pourrions nous-mêmes nous prévaloir de l'amitié divine. Nous avons été baptisés ? eh oui ! Nous faisons partie de l'Église ? eh oui! Mais est-ce simplement l'observance rituelle des signes qui justifient ? Est-ce que c'est cela simplement qui fait entrer dans l'amitié divine ? S'il n'y a pas de circoncision du cœur, celle que Paul appelle la circoncision de l'intérieur, si le signe ne se réalise pas jusqu'à l'appartenance intérieure par la liberté au projet de Dieu sur nous, on peut baptiser au jet d'eau, cela ne change rien !

Tout le problème est là. C'est pour cette raison, que lorsqu'on lit ces textes, apparemment, nous croyons que cela concerne les juifs, mais en réalité, cela nous concerne au premier chef. Nous avons toujours tendance à retransformer notre propre tradition religieuse en un pharisaïsme tel que Paul le critique. Mais, c'est à côté de la réalité. Il faut que ces textes réveillent en nous ce sens même de notre appartenance à Dieu, et des raisons de notre appartenance à Dieu. On ne pourra jamais les chercher de notre côté, on sera toujours obligés de les chercher de l'autre côté, c'est-à-dire finalement, de la grâce.

 

AMEN