LA LOI

Rm 2, 25-29 ; Mc 10, 46-52

(17 juin 1992)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

La Loi enchaîne-t-elle ?

N

 

ous lisons quelques passages de l'épître aux Romains qui concernent la Loi. Nous autres, chrétiens, nous n'aimons pas entendre parler de loi car nous estimons que le Christ nous a déliés de toute loi. Ensuite, ne pas parler de loi c'est une façon d'éloigner voire d'exclure certaines références voire certaines obligations de devoirs qui pèsent sur ce qu'on appelle notre conscience morale, cet endroit de nous-mêmes sur lequel nous sommes extrêmement susceptibles et nous n'aimons pas que, de temps en temps la loi ou le rappel de la loi viennent nous agacer et même nous contrarier totalement. De fait, il y a dans la conscience chrétienne un contentieux grave, profond, prolongé entre la loi et ce que saint Paul appelle l'esprit. Nous opposons la loi et l'esprit, en estimant que ceux qui ne vivent que de la loi ne sont pas des hommes libres parce qu'ils sont justement liés à une loi et qu'ils n'agissent que par obligation, par satisfaction ou par sécurisation. Puis il y a les autres qui se targuent de ne vivre que de l'esprit et donc se passent de toute loi, mais souvent sous ces termes-la, nous ne faisons que glorifier et développer nos désirs, nos envies et une soi-disant liberté qui est beaucoup plus du libertinage qu'autre chose. Cependant c'est sur ce point précis que je voudrais m'arrêter un instant.

On ne peut pas dans l'évangile, on ne peut pas dans l'enseignement de saint Paul en tout cas pas en se servant de lui, opposer de façon contraire voire contradictoire le terme de loi, le contenu de la loi et l'esprit pour la simple raison que la meilleure compréhension de la loi nous est donnée par l'esprit et pour la simple raison que l'esprit n'est esprit que parce qu'il est lui-même lié à la loi. Que veut dire cela ?

D'abord dans saint Paul il s'agit, ici en tout cas, de la Loi que Dieu a donnée à Moïse. Or si cela vient de Dieu, ce ne peut être que bon. Il ne s'agit pas immédiatement des prescriptions que Moïse a développées et données au peuple, même la circoncision. Ce n'est pas une prescription de Moïse puisqu'elle a été donnée, par Dieu Lui-même, à Abraham et que cette loi de la circoncision n'est compréhensible que dans l'esprit de l'Alliance. D'ailleurs le mot Loi et le mot alliance peuvent avoir la même origine étymologique venant du mot "lier" c'est-à-dire relier, "legare" en latin. Donc cette loi vient de Dieu et quand elle est exprimée, elle l'est sous forme de commandements fondamentaux, ce que nous appelons les dix commandements et que beaucoup d'autres hommes remplis d'intelligence reconnaissent en plus des chrétiens. Cette loi fondamentale est celle de la nature humaine, de la personne humaine. Il y a entre Dieu et nous une réalité fondamentale, une réalité ontologique, un quelque chose qui nous appartient en propre à nous en tant qu'espèce humaine et qui nous fait appartenir à Dieu de façon très spécifique, totalement différente de toutes les espèces créées. Il y a une loi fondamentale qui fait que nous sommes ce que nous sommes et nul autre et rien d'autre.

Et je crois que c'est sur ce point-là que saint Paul met le doigt quand il parle de cette Loi qui vient de Moïse mais qui a été donnée par Dieu. C'est la loi qui fait que, aujourd'hui, nous sommes ce que nous sommes en tant qu'être humain. Mais ce que nous sommes en tant qu'être humain ne peut être connu, ne peut être réfléchi, ne peut être accepté, ne peut être développé que grâce à notre esprit. Il ne s'agit pas ici de l'Esprit Saint mais de l'esprit humain, capacité rationnelle qu'a l'homme de connaître, d'aimer, d'approfondir, de développer, de vouloir et de choisir.

C'est pourquoi la grandeur de l'homme, c'est qu'avec son esprit, il trouve le sens de sa propre loi. Et cette loi, c'est la marque même, la signature de Dieu à l'intérieur de son cœur. Mais c'est une signature à la fois très réelle et quelque peu diffuse, quelque peu intime, quelque peu difficile à cerner. Il faut donc tout l'éclairage, toutes les facultés de l'esprit que nous avons et qui nous ont été données, pour trouver le sens de ce que nous sommes, notre loi, notre loi de créature, notre loi de créature de Dieu, notre loi de fils de Dieu, notre loi d'êtres sauvés et sanctifiés par le Christ. C'est pourquoi dans ce sens-là qui est partiel, saint Paul peut dire : "Voilà celui qui tient sa louange non des hommes mais de Dieu." Et juste avant, il a dit: "Le vrai juif l'est au-dedans, selon l'esprit et pas selon la lettre."

Au fond, notre louange vient de la découverte par notre esprit de ce que nous sommes. Nous sommes de Dieu et nous sommes pour Dieu. Et cette louange devient, dans l'homme, la plus haute manifestation de la reconnaissance de ce qu'il est, cette nature qui vient de Dieu, cette loi que Dieu lui a donnée pour le lier avec lui-même, avec les autres, avec la création et avec Dieu, dans cette lumière de l'esprit.

Je crois que ceci est très important lorsque nous abordons ces textes soit de l'Ancien Testament, soit du Nouveau Testament, qui ont trop souvent pour nous une connotation très juridique, trop législative donc trop moralisante ou trop moralisatrice. La véritable morale ou si vous voulez la leçon de cet évangile, c'est la louange car la destinée de l'homme moral, ce n'est pas d'accomplir une loi, c'est que, sachant lire de quoi il vit, il rendra grâces à Dieu éternellement, dans le bonheur. Et c'est cela, à mon sens, la raison de toute autre loi, celle que Dieu a donnée à Moïse, celle que Moïse a donnée au peuple, celle que l'Église et les chrétiens peuvent se donner selon les circonstances de leur situation ou de leur époque.

Que ces quelques paroles, liées avec l'évangile, nous fassent ouvrir les yeux sur le mystère que nous sommes, sur la loi qui nous régit, sur la loi qui nous ordonne à Dieu et non pas sur l'ordre. Et cette ordonnance à Dieu, cette ordination à Dieu, nous l'avons reçue lorsqu'Il nous a imposé les mains au jour de notre création pour faire en sorte que tout ce que nous sommes soit ordonné à sa louange. Mais ceci n'est possible que si notre esprit découvre toutes ces lettres écrites en nous, au plus profond de nous, et qui nous révèlent notre loi, qui nous révèlent notre lien, qui nous révèlent notre relation avec Dieu.

 

AMEN