NOUS NE SOMMES PLUS SOUS LA LOI

Rm 6, 12-18; Lc 14, 1-6

(24 octobre 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Sarcophage : sortir de la mort

D

 

ans l'épître aux Romains, saint Paul continue à nous parler de la différence entre le régime de la Loi et le régime de la grâce. "Nous ne sommes plus sous la Loi" dit-il, "nous sommes affranchis de la Loi." Il s'agit de la Loi de Moïse, mais plus généralement de l'attitude légaliste qui nous ferait obéir, agir selon la volonté de Dieu pour observer la Loi. Alors il se pose la question : est-ce que cela va être pour nous un prétexte pour pécher ? Allons-nous pécher parce que nous ne sommes plus sous la Loi mais sous la grâce ? Autrement dit, s'il n'y a pas d'obligation, s'il n'y a pas de commandement, si une action à faire ne s'impose pas à nous, est-ce que nous allons nous sentir libres au sens que l'on donne trop souvent à ce mot de liberté, c'est-à-dire capables ou avant la possibilité de faire n'importe quoi ? La vraie liberté n'est pas ce laisser-faire, ce laisser-aller. Et la grâce n'est pas une porte ouverte sur le péché, sur la possibilité de faire n'importe quoi. "Certes non!" dit Paul. Pourquoi ? Parce que la grâce, si elle ne contraint pas à la manière d'une loi, si elle ne s'impose pas à nous, la grâce nous guérit d'une manière infiniment plus profonde. Elle nous atteint à la racine de notre être, non pas comme une loi qui s'impose de l'extérieur, non pas comme un commandement sous lequel notre volonté doit plier, mais la grâce transforme notre intérieur. C'est la réalité profonde de notre être qu'elle vient atteindre, qu'elle vient, en quelque sorte, séduire, pour nous conduire au bien, non pas par contrainte mais par cette sorte d'aspiration, d'appel, d'enthousiasme que la grâce doit faire naître en nous.

Pour dire cela, saint Paul a une phrase très belle : "Considérez-vous comme des vivants revenus de la mort !" C'est bien cela être sous la grâce. C'est être des vivants. La grâce c'est une vie, une force de vie, un élan vital qui nous est donné au plus profond de notre être, pour que cet élan nous ressuscite, nous fasse nous lever. Nous sommes "des vivants revenus de la mort" car, en vérité, cette fausse liberté qui consisterait à commettre le péché en faisant ce qui nous plaît, cette fausse liberté c'est une mort, c'est une sclérose, c'est un durcissement de notre être, c'est en même temps un effritement de toutes nos puissances de vie. Le péché nous dilapide, nous disperse, nous pulvérise. Par le péché, nous allons, en quelque sorte, de-ci de là, errants, sans but, sans axe, sans vitalité, sans vigueur. La grâce nous fait ressusciter de cette mort et nous donne la vraie vie fait de nous des vi­vants.

Et si nous sommes des vivants revenus de la mort, allons nous pouvons nous offrir à Dieu. "Offrez-vous à Dieu comme des vivants revenus de la mort !'' S'offrir à Dieu, c'est-à-dire s'offrir à Dieu comme on s'offre au soleil, comme on se présente devant Dieu. Quand on prend un bain de soleil, on dit qu'on offre son corps à la chaleur du soleil. S'offrir à Dieu c'est en quelque sorte ainsi se mettre sous la lumière de Dieu, sous l'élan et la mouvance de Dieu. "S'offrir à Dieu comme des vivants revenus de la mort", c'est se présenter à cet influx de vie que Dieu veut nous donner. Et ceci est infiniment plus profond et plus important que d'obéir à une loi, parce que cela doit nous saisir à la racine même de notre être.

Alors, entrons dans l'évangile, c'est-à-dire dans cet élan, dans cet enthousiasme d'amour que le Christ nous propose et ainsi nous agirons, nous ferons le bien non pas parce qu'il le faut, non pas parce que cela s'impose à nous mais parce que la profondeur de notre être s'élance vers ce bien, le désire, conquise par lui, séduite par la lumière de ce bien, enthousiasmée par lui.

 

AMEN