JÉSUS-CHRIST ÉTABLI FILS DE DIEU

Rm 1, 1-7 ; Lc 12, 1-12

(10 octobre 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Jean de Malte : Résurrection

N

 

ous commençons aujourd'hui la lecture de l'épître de saint Paul aux Romains. Vous avez entendu ce solennel exorde par lequel commence cette lettre : "Paul apôtre de Jésus-Christ, établi Fils de Dieu par sa résurrection d'entre les morts." Voilà une expression étrange et inhabituelle pour nous : Jésus-Christ établi Fils de Dieu par sa résurrection d'entre les morts. D'aucuns pourraient interpréter que Jésus n'était qu'un homme et que c'est par le miracle de la résurrection qu'Il est devenu le Fils de Dieu. Bien entendu, il n'a pas manqué de commentateurs à travers l'histoire de l'Église pour interpréter ainsi ce passage de Paul et se mettre par conséquent en porte à faux par rapport à l'affirmation de saint Jean que Jésus était "avant le commencement le Verbe de Dieu, Dieu auprès de Dieu." Saint Paul, et bien d'autres passages de ses épîtres le manifestent, saint Paul savait parfaitement que Jésus était Fils de Dieu, Dieu de toute éternité. Son expression ne veut donc pas dire que Jésus est devenu Fils de Dieu que par sa Résurrection.

On pourrait, à l'inverse, donner une interprétation facilitante de ce texte en disant que la résurrection du Christ a manifesté la divinité de Jésus, a manifesté qu'Il était le Fils de Dieu. Mais saint Paul ne dit pas manifesté, il dit "établi". Alors que veut-il dire ?

Je pense qu'il faut que nous réfléchissions sur ce que j'appellerais les trois naissances du Christ Jésus. Il y a d'abord, et ceci nous est familier parce que c'est fondamental pour notre foi, cette naissance, cette génération éternelle du Fils qui jaillit du cœur du Père, de toute éternité. C'est ce dont nous parle saint Jean au début de son évangile : "Au commencement, était le Verbe, le Verbe était auprès de Dieu, le Verbe était Dieu". Et il apparaît que le verbe, cette Parole, est Celui que nous appelons le Fils, Celui que nous appelons Jésus, Jésus-Christ. Par conséquent, avant toute présence du Christ sur la terre, toute présence du Christ comme homme, il y a cette préexistence éternelle du Christ comme Dieu. "Dieu le Fils" est ce nom, ce titre que Jésus Lui-même nous a révélé. C'est une image pour représenter cette relation indicible entre la première et la deuxième personne de la Trinité. Jésus emploie cette image du Père et du Fils, qui est l'analogie la moins mauvaise, puisque c'est celle qu'Il a choisie dans notre existence et notre expérience humaine pour essayer de deviner quelque chose de ce face-à-face, de ce jaillissement d'amour, à partir du cœur du Père qui engendre le Fils, qui lui donne naissance Il ne s'agit pas d'une création puisque le Fils n'est pas inférieur au Père, il s'agit d'une communication, d'une communion dans l'existence, dans l'être, dans la divinité, dans toute plénitude. Tout ce que le Père a, Il le donne à son Fils pour qu'Il soit son image parfaite.

Puis, il y a cette deuxième naissance, cette deuxième génération du Fils quand Il se fait homme et que, par l'œuvre de l'Esprit Saint, il devient l'enfant de Marie, le fils, à travers elle, de l'humanité, le fils de David, le fils d'Abraham, le fils d'Adam. Et en ce sens, Jésus, comme homme, est d'une deuxième manière Fils de Dieu. Rappelez-vous la généalogie que saint Luc nous donne, au moment du baptême du Christ, où il nous dit qu'au sortir de l'eau, Jésus en prière se tourne vers Dieu et entend cette parole :"Tu es mon Fils bien-aimé !" Et Luc ajoute :"Il était, à ce que croyaient les hommes, le fils de Joseph en réalité le fils de Marie, fils de Untel, fils de Untel, fils d'Abraham, fils d'Adam, fils de Dieu". Car Adam aussi est fils de Dieu, en tant que créature de Dieu, en tant que né de l'amour créateur de Dieu. Et en recevant, par Marie, une chair d'homme, une nature humaine, Jésus est, d'une deuxième manière fils de Dieu, non pas Fils au sens fort comme il est vrai de Dieu le Fils jaillissant du cœur de Dieu le Père, mais Fils au sens où toutes les créatures sont les enfants de Dieu.

Mais il y a une troisième naissance de Jésus et c'est celle dont nous parle saint Paul : c'est sa résurrection. Par sa Résurrection, que se passe-t-il en Jésus ? Cette nature humaine qu'Il a reçue de Marie, en tout semblable à la nôtre sauf le péché, cette nature humaine qui le fait notre frère est, par sa résurrection, divinisée, c'est-à-dire qu'elle n'est pas seulement unie à la personne et à la nature divine du verbe, comme elle l'était depuis l'Incarnation, mais cette nature humaine est, dans sa substance même, dans ce qu'elle a de plus humainement humain, elle est pénétrée, imprégnée, transformée, transfigurée par la puissance, la force, la vitalité, la divinité même de Jésus. Cela veut dire qu'Il reste un homme, mais un homme qui est, dans sa chair humaine, dans sa nature humaine, transfigure, divinisé, établi dans la plénitude même de la vie de Dieu. Ce qu'Il avait déjà comme Dieu, de toute éternité, voilà que maintenant, comme homme aussi, Il le vit. Et c'est pour cela d'ailleurs que Jésus était venu sur la terre, pour que cette nature humaine en tout semblable à la nôtre, qu'Il venait prendre pour être totalement notre frère, pour que cette nature humaine entre dans le mystère même de la divinité, entre dans la plénitude de l'amour de Dieu et que dette nature humaine, par laquelle Il était fils de Dieu en tant que créature, devienne une nature humaine en laquelle Il soit Fils de Dieu comme Il l'était déjà par sa nature divine c'est-à-dire que sa nature humaine soit pleinement intégrée à la puissance de l'amour trinitaire par lequel le Père engendre le Fils.

Et ceci n'est pas sans importance pour nous car, par sa Résurrection, Jésus devient les prémices de l'humanité nouvelle, Il est le "Premier-né d'entre les morts". Par conséquent cette nature humaine en tout semblable à la nôtre, qu'Il avait prise et qui est maintenant introduite dans le mystère même de la Trinité, cette nature qui est la même que la nôtre, aspire avec elle notre propre nature humaine et toutes les natures humaines qui appartiennent à chacun d'entre nous. Et ainsi, nous qui étions, comme créatures, des enfants de Dieu, nous devenons fils de Dieu, au sens précis où Jésus de toute éternité, en tant que Dieu, était le Fils du Père. C'est-à-dire que nous sommes nous aussi réellement appelés, de manière adoptive mais réelle, à devenir enfants du Père, dans l'intimité, la tendresse et la profondeur que ce mot signifie quand il est appli­qué à Dieu le Fils dans sa génération éternelle.

Voilà le sens des paroles de saint Paul : "Établi Fils de Dieu par sa résurrection d'entre les morts." Ce qu'Il était déjà, de toute éternité, Jésus le devient, dans sa nature humaine qu'Il a prise dans le temps et qui est maintenant divinisée pour être les prémices de la divinisation de la nature humaine de chacun d'entre nous, afin que tous, unis au Christ, nous constituions une seule humanité, tout entière aspirée dans l'amour et le mystère de Dieu.

 

AMEN