FÊTE DU SACRÉ-CŒUR DE JÉSUS

Ez 34, 11-16; Rm 5, 5-11; Lc 15, 3-7

(22 juin 2001)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a fête du Cœur du Christ nous remet devant une question fondamentale et qui est je crois très difficile : à quoi sert le sacrifice ? C'est une constante dans les cultures, les traditions religieu­ses, les sociétés humaines, qu'à certains moments il y a des réalités tellement difficiles à vivre, à porter, qu'à ce moment-là le geste du sacrifice soit le sacrifice que l'on provoque, soit le sacrifice que l'on réalise sur sa propre personne, est le seul geste qui peut protéger le groupe ou les autres. On a écrit là-dessus depuis quel­que temps, il y a quelques auteurs un peu spécialisés sur la question, notamment un que vous connaissez sans doute qui est René Girard, et effectivement c'est toujours cette question qui revient au premier plan, il y a des moments où le mal paraît tellement écrasant et atroce que seul un acte apparemment inutile peut dé­tourner les effets du mal. On est donc mis de façon très brutale et pratiquement qui dépasse la rationalité humaine, on est donc mis devant ce double paradoxe : d'une part, pourquoi le mal, le mal qui nous écrase, apparemment, la violence ne se justifie pas elle est sans raison, elle détruit, c'est tout, et d'autre part deuxième paradoxe, l'humanité a souvent eu recours à cet aspect sacrificiel, qui au départ est un nouveau mal, c'est pour cela que le sacrifice est très générale­ment accompagné de mort animale ou humaine sui­vant les cultures, les civilisations, et cet acte terrible lié à la mort, doit normalement protéger, épargner du mal qui s'abat sur la société ou sur un groupe humain. Il faut avouer que tout cela touche des ressorts extrê­mement profonds de la psyché humaine, on ne sait pas toujours exactement pourquoi les hommes ont inventé cela, ce qui justifie la théologie du sacrifice, c'est une affaire vraiment très difficile à comprendre. Evidemment, on peut toujours dire : c'est compensa­toire, c'est pour essayer d'échapper, c'est une sorte de subterfuge, c'est un schéma imaginaire, oui d'accord, mais en attendant, c'est un schéma imaginaire qui coûte cher. Pour vous donner une idée, parce que cela peut paraître bizarre, mais c'est quand même comme ça, pratiquement toute la nourriture en viande dans l'Antiquité est liée au sacrifice. C'est-à-dire que les véritables boucheries c'étaient les temples. Cela veut donc dire que les repas festifs par excellence, car manger de la viande était un luxe, c'était pratiquement lié à des activités cultuelles et sacrificielles.

Il est évident que ces schémas pèsent telle­ment sur la mentalité humaine, que lorsque les sociétés païennes ont reçu l'annonce du mystère du Christ, leur réaction a été effectivement de comprendre la mort du Christ selon les schémas sacrificiels des religions païennes. C'est sans doute l'ambiguïté profonde qui se cache derrière la fête que nous célébrons aujourd'hui. Combien de fois a-t-on fait de la mort du Christ une sorte de sacrifice absolument gratuit, à la limite de l'absurdité et de l'inutilité. Pourquoi un Dieu meurt-il, pourquoi un Dieu se sacrifie-t-il ? Et cependant les sociétés chrétiennes y trouvaient d'une certaine manière leur compte, comme si effectivement tout ce qu'elles avaient vécu, célébré auparavant comme rites de protection trouvait tout d'un coup là, un emplacement naturel pour continuer à exister. Il suffit d'ouvrir n'importe quel manuel de l'histoire de l'Église surtout à certaines époques, pour s'apercevoir que toute la théologie, tout le mystère du Christ étaient revus à cette lumière d'un acte sacrificiel, presque gratuit, presque injustifié et injustifiable, qui finissait par nous protéger du mal et du péché. Comme cela touche les profondeurs du cœur humain, c'est très difficile de nier en bloc cette affaire. Je crois que chaque fois que nous nous remettons un peu consciemment en pré­sence de l'image du Christ crucifié, nous y sommes avec tout cela derrière la tête. Chacun d'entre nous vit plus ou moins bien sa propre existence, sa relation avec les autres, sa relation avec la société selon des schémas sacrificiels, des schémas de don de soi qui sont parfois un tout petit peu frelatés, mais dans les­quels finalement, et même avec des justifications reli­gieuses, on trouve le moyen de s'en sortir et de survi­vre. Au fond, il y a derrière tout cela, il ne faut pas se le cacher, une théologie païenne de la mort, une justi­fication de la destruction et une sorte de résistance désespérée à la violence.

Vous comprenez bien que ce n'est pas le but aujourd'hui du sermon que de réfuter tout cela, mais si vraiment le christianisme avait totalement sombré là-dedans, ce serait désespérant parce qu'au fond les sacrifices des religions païennes ne servent à rien. C'est là le problème, c'est que c'est vécu de façon pu­rement fantasmatique, illusoire et imaginaire, et qu'a-t-on de plus lorsqu'on a sacrifié dix moutons ? Qu'a-t-on de plus quand on fait un sacrifice humain comme dans certaines civilisations? On n'a rien de plus. Rien. Peut-être un peu l'illusion d'une fête, l'illusion d'une réconciliation, l'illusion d'une sorte de re-départ, et peut-être même cette illusion terrible d'avoir vaincu le mal qui accable l'homme, mais en réalité, il n'y a rien.

Autrement dit, tant qu'on vivra une théologie de la mort du Christ et du côté transpercé du Christ sur le mode païen, on ne fait que s'enfoncer dans le paganisme. Et c'est cela qui est terrible. Il ne faut donc pas se faire d'illusions, si aujourd'hui encore, il y a parfois tant de réticence de la part de nos contempo­rains vis-à-vis du sens profond de la foi chrétienne, c'est parce qu'ils n'ont perçu que cela ou qu'on ne leur a donné à percevoir que cela, et c'est terrifiant. Au fond, la pire paganisation du christianisme, et c'est cela peut-être le pire de tout, a pu passer par une fausse interprétation du sacrifice du Christ.

Je voudrais simplement noter une chose et vous poursuivrez vous-mêmes la réflexion, c'est que précisément, le Christ n'a jamais dit cela. Le Christ au contraire a dit formellement l'inverse. Il a dit avant d'entrer dans sa Passion : "Ma vie nul ne la prend, mais c'est Moi qui la donne". Et cela change tout. C'est cela le mystère du Cœur du Christ, ce ne sont pas les derniers remous d'une théologie païenne du sacrifice, cela serait terrible comme je l'ai dit, mais ce sont au contraire, les prémices de l'entrée de l'amour et de la surabondance de l'amour de Dieu dans le monde. Simplement, je crois, et c'est là où les deux domaines se touchent, c'est que le Christ a été capable, en donnant sa vie de faire entrer la totalité, la globalité du mystère de l'amour de Dieu dans le schéma même que les hommes Lui imposaient, celui d'une sorte d'autodestruction de la violence par un sacrifice symbolique basé lui-même sur la violence. Au fond, tout ce qui est de violent dans le mystère de la mort du Christ vient de l'homme avec ses pires violences, tout ce qui vient dans le sacrifice du Christ comme salut, vient de l'amour de Dieu dans sa plus grande et sa plus lumineuse dimension.

C'est pour cette raison qu'aujourd'hui la fête du Sacré-Cœur est d'abord l'occasion pour les chré­tiens de s'interroger sur la manière dont ils vivent eux-mêmes leur propre foi, dont chacun d'entre nous com­prend le mystère du salut. Si nous nous approprions le salut par sa face violente et de destruction symbolique de nous-mêmes, je crois que c'est très dangereux, si au contraire par grâce, et je crois qu'effectivement il y faut pas mal de grâce, nous appréhendons le mystère du salut du Christ à travers cette mort mais comme la surabondance de l'amour de Dieu qui est capable de vaincre tous les schémas les plus terribles et qui structurent l'existence de l'homme dans son péché, et là même où il les dit, alors peut-être qu'à ce moment-là ce sera autre chose.

 

AMEN