SE SAVOIR AIMÉS DE DIEU

Ez 34, 11-16; Rm 5, 5-11; Lc 15, 3-7

(26 juin 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

es textes qui nous sont proposés en cette fête du Sacré-Cœur de Jésus manifestent la préfé­rence de Jésus, c'est-à-dire de Dieu, pour les pécheurs. Vous avez entendu cet admirable texte d'Ezéchiel qui est à l'origine de la parabole même de Jésus dans laquelle le Seigneur Dieu nous dit Lui-même : "Je chercherai la brebis qui est perdue. Je panserai celle qui est blessée. Mais celle qui est grasse et bien portante, Je veillerai sur elle." Dans la parabole Jésus va plus loin encore qu'Ezéchiel puis­qu'il est bien question de chercher la brebis perdue, mais pour cela Il va jusqu'à laisser, non pas abandon­ner mais laisser de côté, les 99 autres brebis, celles qui sont grasses et bien portantes, pour partir à la re­cherche de la brebis perdue. Et tout l'évangile est plein de cette passion dévorante de Dieu pour les pé­cheurs. Jésus est venu pour les pécheurs, Il est venu comme Sauveur. Il n'y a de salut que pour ceux qui sont perdus. Si on n'est pas perdu, on n'a pas besoin d'être sauvé. Toutes les difficultés que Jésus n'a cessé d'avoir avec les pharisiens tient à cela. Les pharisiens se croyaient justes, ils ne se savaient pas pécheurs et par conséquent ils n'avaient pas un besoin urgent d'être sauvés. Mais qu'il s'agisse de Marie-Madeleine, qu'il s'agisse de Zachée, du larron, de la pécheresse qui pleure sur les pieds de Jésus, qu'il s'agisse de la femme adultère, tous ceux-là savent qu'ils ne peuvent pas vivre sans un sauveur, sans quelqu'un qui vienne les retirer de l'abîme de leur péché, sans quelqu'un qui les aime assez pour les aimer le premier, avant qu'ils aient pu manifester leur amour, car leur cœur est bien pauvre en amour.

Oui, tous ces pécheurs savent qu'ils sont per­dus. "Je suis venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus !" dira à Jésus à propos de Zachée le publicain. L'amour de Dieu nous dit saint Paul se manifeste dans ce qu'il a de pleinement divin en ce qu'Il nous aime alors même que nous n'avons en nous rien d'aimable, rien qui appelle l'amour, alors que nous nous sommes détournés de cet amour, que nous l'avons refusé, que nous nous sommes enfoncés dans le péché c'est-à-dire dans le refus d'amour, dans l'égoïsme, dans le repliement sur soi, dans l'enfermement sur nous-même. C'est à ce moment-là que Dieu vient frapper à notre porte. C'est à ce moment-là que Dieu meurt sur la croix par amour pour des pécheurs qui ne savent pas aimer, qui ne savent pas donner leur cœur, qui ne savent pas s'ouvrir à l'amour. Dieu n'a de cesse que ceux qui sont en dehors de l'amour se laissent ramener au cœur de cet amour. Dieu n'a de cesse que tous ses enfants, à commencer par ceux qui sont perdus, soient réconciliés. Par la bouche de saint Paul Dieu nous dit : "Je vous en supplie, laissez-vous réconcilier avec Moi!" Dieu nous supplie de nous laisser aimer car si nous sommes aimés, peut-être que notre cœur va enfin s'éveiller à l'amour, peut-être que notre cœur va être brisé par ce surcroît d'amour qui vient du cœur de Dieu, peut-être qu'enfin nous comprendrons que c'est là seulement que réside la vie, que c'est là seulement que réside le bonheur, c'est là seulement que réside le sens de notre vie.

Alors ne nous disons pas : ils ont de la chance, les pécheurs, parce que Dieu les préfère ! Ne nous disons pas : Nous qui ne sommes pas pécheurs, nous sommes peut-être un peu délaissés. Peut-être que ces 99 brebis que nous sommes auraient bien besoin aussi que Dieu les aime un peu. Quelle illusion si nous nous prenons pour les 99 brebis justes ! Quelle illusion ! Dieu merci, vous êtes des pécheurs, nous sommes des pécheurs, nous avons besoin d'être sauvé. La seule chose qui nous manque c'est de nous recon­naître pécheur. La seule chose qui nous aveugle c'est de nous imaginer que ces petits défauts que nous ac­cumulons jour après jour et heure après heure ne sont pas bien graves. C'est ça l'erreur c'est cela l'illusion. Nous sommes pécheurs et nous ne valons pas plus cher que les autres Et si nous n'avions pas été préser­vés, si nous n'avions pas été privilégiés, nous serions peut-être pire que les autres, nous serions sur le trot­toir ou au fond du ruisseau. Alors nous sommes pé­cheurs et c'est pourquoi nous sommes aimés parce que Dieu rêve que nous soyons heureux, parce que Dieu veut notre bonheur, parce que Dieu donne tout avec folie pour que nous accédions à la joie, parce que Dieu donne sa vie, parce que Dieu meurt sur la croix pour nous, pour chacun de nous. Reconnaissons que nous sommes pécheurs, que nous avons besoin de salut, que nous avons besoin d'être aimé pour appren­dre à aimer. Reconnaissons qu'il est indispensable que Dieu meure sur la croix pour nous. Non pas pour l'humanité en général, non pas pour ces pauvres que nous rencontrons dans la rue, mais pour nous person­nellement. Sans la croix de Jésus, sans la mort du Christ Jésus sur la croix, sans cet amour fou de Dieu pour nous, nous serions perdus, nous serions de pau­vres médiocres repliés sur leur médiocrité. Rendons grâce à Dieu qui n'a pas été écœuré par notre misère mais qui au contraire s'est précipité vers nous comme le père de l'enfant prodigue.

 

 

AMEN