LE CHRIST EST DEBOUT DANS LA MORT

Os 11, 3-7 . 8-9; Ep 3, 8-12 . 14-19; Jn 19, 31-37

(7 juin 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

a fête du Sacré-Cœur c'est celle de l'humanité du Christ, non pas une humanité abstraite, une sorte de programme idéologique adressé aux hommes pour qu'ils deviennent des hommes, et Dieu sait quels moyens inhumains on a pris au service de ce programme, mais l'humanité concrète du Christ, le fait qu'Il ait été homme comme nous et donc qu'Il ait eu un cœur. Pour mieux cerner ce mystère de l'huma­nité du Christ et de son cœur, car c'est tout un, l'évan­gile de ce jour nous y aide. Dans cette tradition bien hébraïque, bien sémitique, quand on veut décrire l'humanité de quelqu'un, on la décrit à travers son corps. C'est une chose étrange, mais chez les sémites plus encore que chez nous, les parties du corps sont porteuses d'identité spirituelle.

Pour les sémites, le cœur c'est pratiquement le siège de toute la vitalité aussi bien physiologique qu'affective et même intellectuelle. Pour nous, les pensées sont dans le cerveau, pour les sémites, elles sont dans le cœur. Je ne sais pas qui a raison, mais c'est ainsi. De la même façon, le foie a beaucoup d'importance chez les sémites comme siège des pas­sions. Bref, tout ce qui constitue le corps signifie la réalité concrète, l'humanité concrète d'un individu. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles on nous rapporte ce détail qu'on n'a pas brisé un seul os du corps du Christ. Pour les sémites quand on veut dire moi-même, on dit "mes os". Pourquoi ? Parce que les os sont la charpente qui nous fait tenir debout, qui nous donne notre propre consistance. Donc, lors­qu'au moment d'achever les suppliciés, on leur brisait les os pour que les crucifiés ne puissent s'appuyer sur leurs jambes pour respirer et donc pour hâter la mort par étouffement, pour les sémites et sans doute pour Sain Jean, le fait de ne pas briser les os de Jésus signi­fiait que les bourreaux n'avaient pas atteint à son inté­grité personnelle, à son identité personnelle. Il était resté "Lui-même". Il était pour ainsi dire resté debout au cœur même de la mort.

La deuxième caractéristique c'est l'ouverture du flanc. Toucher le cœur. Par là on veut aussi nous dire qui est le Christ. Dans notre langage, cela donne "ouvrir son cœur", pratiquer l'ouverture du cœur. Cela veut dire que cette humanité de Jésus qui, même dans la mort continue à se tenir debout car les os n'avaient pas été brisés, cette humanité a été "ouverte" au plus intime d'elle-même pour nous manifester ce qu'elle avait en elle. Donc lorsque nous célébrons la fête du Sacré Cœur, nous ne célébrons pas d'abord si je puis dire "la douleur" même si elle est réelle et salvatrice. Nous célébrons d'abord la communication, la com­munion des pensées, de la volonté, des désirs de Dieu à travers ce cœur humain de l'humanité de Jésus.

Nous célébrons donc précisément ce point où s'articulent le dessein éternel de Dieu de nous sauver et la manière dont ce dessein de Dieu est passé à tra­vers l'humanité spirituelle, psychologique et charnelle de l'humanité de Jésus. Quand on célèbre le cœur de Jésus, il faut non seulement penser au moment où le cœur a été ouvert "il en sortit du sang et de l'eau " c'est-à-dire la vie. Mais il faut penser que ce cœur a été, depuis le premier moment de l'existence de Jésus, le point de communion et de communication du mystère des pensées divines, de sa volonté divine de salut et de sa puissance, de sa miséricorde et de son pardon.

Autrement dit, le moment même où le cœur a été ouvert par le coup de lance, résume tous les mo­ments où le cœur a été le lieu, l'instrument, le moyen de communication du dessein de Dieu aux hommes. Lorsque nous célébrons le mystère du cœur de Jésus, nous célébrons le fait que ce cœur, c'est-à-dire toute la vie humaine de Jésus, dans toutes ses dimensions, a été le canal, le lieu de communication et le moyen de communion de tout ce que Dieu avait à nous dire.

C'est donc une fête dont le sens théologique et spirituel est très important. Même si à certains mo­ments il a donné lieu à une revendication de dolo­risme chrétien, le fond du problème est ailleurs. La réalité profonde de ce mystère c'est la possibilité qu'a Dieu de nous communiquer tout ce qu'Il est, tout ce qu'Il pense et tout ce qu'Il veut à travers un cœur hu­main. On comprend pourquoi la liturgie ait mis cette fête après Noël, après le baptême du Christ et sa ma­nifestation aux hommes, après la manifestation£ de l'amour sauveur du Christ dans la Pâque, après le don de l'Esprit et l'Ascension du Christ. Car célébrer le cœur du Christ c'est célébrer la manière dont l'huma­nité concrète de Jésus a existé, a vécu uniquement pour nous dire Dieu et pour nous apporter le salut et l'amour de Dieu.

Que cette contemplation du mystère du cœur du Christ soit pour nous le réveil de ce que nous sommes nous aussi, des êtres constitués d'une huma­nité centrée autour d'un cœur au sens biblique, capa­bles précisément "du cœur à cœur", non pas dans un sens sentimental mais théologal à savoir que cette capacité de notre propre humain comme récepteur de tout ce que les autres peuvent vouloir nous dire et nous communiquer est aussi, par grâce le récepteur de tout ce que le cœur humain de Jésus a voulu nous communiquer, c'est-à-dire le mystère de la réalité de Dieu, des pensées de Dieu, des vouloirs de Dieu, de la sagesse de Dieu.

 

 

AMEN