FETE DU SACRÉ-CŒUR DE JÉSUS
Dt 7, 6-11; 1 Jn 4, 7-16; Mt 11, 25-30
(22 juin 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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n s'incarnant, Dieu le Fils a couru un risque terrible. Non seulement Il a manifesté sa divinité sous des traits humains, son amour divin dans un cœur d'homme, mais encore Il a voulu, et c'était nécessaire, que cette incarnation se prolonge par l'Église car cette Église est l'extension même de la présence de Dieu sur la terre jusqu'aux extrémités du temps et de l'espace. En s'incarnant Dieu le Fils voulait nous confier la mission de continuer, nous hommes divinisés par sa grâce, de continuer sa présence à Lui, Dieu humanisé par son amour, continuer sa présence jusqu'au bout du monde. C'est dire que cet amour de Dieu, cet amour infini, transcendant s'est manifesté à nous dans un cœur d'homme, et ce cœur d'homme doit se prolonger dans notre propre cœur. Redoutable mission pour nous, mais aussi redoutable risque pris par Dieu que de confier à ces pauvres hommes que nous sommes la charge de faire rayonner cet amour jusqu'à la fin du monde, jusqu'au bout du temps.
Aussi bien les hommes ont-ils, en tout temps, interprété, traduit, et c'est inévitable, cet amour de Dieu, cette présence de Dieu, ce salut du Dieu selon les formes de leur sensibilité et le culte du Sacré-Cœur manifeste plus que tout autre chose cette traduction par la sensibilité humaine de la Révélation de l'amour de Dieu. Dans ce domaine plus qu'en tout autre, si Dieu voulait que notre amour soit le prolongement et l'Epiphanie de son amour, il fallait bien qu'Il accepte que son amour passe par les images, les sentiments, les manières de s'exprimer de notre propre amour et de notre propre sensibilité C'est un grand risque que Dieu a couru. Le culte du Sacré-Cœur risque souvent d'être un petit peu une déformation de cette révélation de l'amour de Dieu.
L'amour de Dieu c'est la spiritualisation de ce qu'il y a en nous de charnel. Quand Jésus nous aime avec un cœur d'homme, ce cœur est tout entier rempli de l'Esprit qui transcende au cœur même d'une affection humaine tout ce qu'elle peut avoir de trop sensible, de trop matériel, de trop éphémère. Nous avons traduit cela dans des images où le cœur du Christ est représenté de façon outrageusement matérielle. Le cœur du Christ, l'amour de Dieu incarné c'est l'infinie douceur, cette infinie délicatesse. C'est ce Dieu qui s'approche de nous comme à petits pas. C'est ce Dieu qui propose sans jamais s'imposer. C'est cet amour d'une grande discrétion, cet amour silencieux. Et nous avons orchestré le culte du Sacré-cœur avec des bannières, en mettant le Sacré-cœur sur des drapeaux, en organisant toutes sortes de processions et de manifestations autour du Sacré-Cœur. L'amour de Dieu incarné c'est un amour qui exige de se prolonger en amour fraternel, c'est un amour qui ne fait qu'un avec la communion des hommes entre eux au nom même de Dieu qui est leur Père. Révéler cet amour dans un cœur d'homme, c'est nous faire, nous proclamer frères les uns des autres. C'est ainsi que nous devons être l'Epiphanie de l'amour de Dieu. Et l'on a dressé des nations les unes contres les autres au nom du Sacré-Cœur. On s'est battu, on a fait des guerres au nom du Sacré-Cœur. L'amour de Dieu c'est un amour infiniment gratuit qui ne nous demande pas de mérites, d'efforts mais qui nous donne sans compter. Et souvent nous avons transformé la dévotion au Sacré-Cœur en comptabilité de mérites, en une réparation d'offenses comme si Dieu était un tyran offensé qui trouvait insultante notre indifférence ou notre péché et qui demandait réparation alors qu'Il est le cœur du Père assis sur le bord du chemin pour attendre l'enfant prodiguée, et qui ne lui fait aucun reproche et ne lui demande aucune compensation.
Il y a, vous le voyez, toute une purification à faire en nous, de notre imagerie, de notre dévotion, de notre traduction humaine, trop humaine et quelquefois trop politique de ce cœur de Dieu. A la limite, je me demande s'il ne faudrait pas, pour éviter les équivoques, renoncer à la titulature Sacré-Cœur, pour parler tout simplement avec la Bible, du "cœur de Dieu" parce que mot sacré a servi à couvrir trop de choses qui ne sont pas très évangéliques.
Il faut que nous reprenions conscience de cette extraordinaire mission que Dieu nous a donnée, d'être les témoins de ce qu'Il est, les témoins de sa présence, les témoins de son mystère, les continuateurs de ce mystère et de cette révélation. Nous n'avons pas le droit de mettre la révélation de Dieu à la sauce de nos sensibilités, nous n'avons pas le droit de mélanger ce qui, en nous, est impur et ce qui est la source même de toute sainteté, de toute pureté de la part de Dieu, cet amour transcendant, cet amour délicat, cet amour secret, cet amour silencieux, cet amour gratuit, cet amour qui nous unit les uns aux autres. Essayons de convertir notre cœur par-delà les habitudes, par-delà nos manières spontanées de penser, pour retrouver ce qui est le cœur même du mystère du cœur de Dieu.
AMEN