NE NOUS TROMPONS PAS DE COEUR !
Dt 7, 6-11; 1 Jn 4, 7-16; Mt 11, 25-30
(29 juin 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Malines : Le Sacré-Coeur (bannière de procession)
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e mystère du cœur de Jésus n'est pas simplement cette bonne tranche de dévotion un peu saignante et doloriste qui a eu, à certaines époques, un assez grand succès. C'est vraiment un mystère, non pas pour exciter une sorte d'attendrissement psychologique de la part de l'homme sur la mort de Jésus, mais d'abord parce que c'est un des points essentiels de notre foi au Christ vrai Dieu et vrai homme.
Pour comprendre cela, je crois qu'il faut se reporter au sens du mot cœur dans la tradition biblique. Le cœur ne désigne pas d'abord un organe physiologique. Il ne désigne même pas une puissance de vie. Le cœur désigne plus exactement la capacité qu'il y a en un homme de communier, de s'ouvrir à la présence de l'autre, de partager le plus intime de soi-même avec le plus intime de l'autre. Le cœur désigne la personne humaine en tant qu'elle est capable de s'ouvrir, d'accueillir, de rencontrer et d'aller au-devant d'une autre personne humaine. Le cœur c'est pour ainsi dire la capacité de la communion. C'est pour cela que Jean, dans l'évangile qui décrit la mort de Jésus, prend soin de nous dire que, au moment de sa mort, le côté du Christ a été ouvert, signifiant par là que la véritable rencontre et la véritable communion de l'homme et de Dieu est réalisée au moment où coulent le sang et l'eau qui sont le signe même de la communion plénière réalisée avec tous les hommes par cette mort du Christ.
Ainsi donc le cœur désigne cette capacité d'entrer en communion, en rencontre avec l'autre. Et, pour le Christ c'est extrêmement important pour notre foi, car ce que nous croyons de Jésus c'est que tout ce que le Père avait à nous dire, tout ce que Dieu voulait nous révéler, tout cela est passé par le cœur humain de Jésus-Christ. Vous comprenez alors que le cœur humain désigne aussi bien toute la conscience du Christ, toute sa volonté, tout son désir, toute son affection pour nous. Le cœur c'est un peu ce qui est désigné par Pascal lorsqu'il fait dire au Christ : "J'ai versé telle goutte de sang pour toi !" C'est le Christ en tant que son humanité est en relation avec chacune de nos humanités, avec chacune de nos personnes. Le cœur du Christ c'est le lien, c'est le point dans lequel viennent se resserrer, comme en un seul et unique faisceau, toutes les existences individuelles de tous les hommes qui ont à être sauvés par Jésus-Christ.
Ainsi tout ce que nous recevons de Dieu, nous le recevons par le cœur humain de Jésus. Toute la révélation est d'une certaine manière médiatisée, donnée, offerte par le cœur humain de Jésus. Et réciproquement si je puis dire, tout le destin des hommes est lié au plus intime du cœur du Christ. Et c'est pourquoi on a pu dire que le cœur de Jésus-Christ est le cœur du monde. C'est à comprendre dans le sens le plus littéral, le plus exigeant et le plus réaliste. C'est pourquoi dans l'évangile que nous lisons aujourd'hui on peut comprendre tout ce qu'il nous enseigne sur le mystère de cœur de Jésus : "Je Te bénis, Père, Seigneur du Ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits !"
C'est le cœur du Christ qui exulte, ce jour-là, parce que Jésus pressent en Lui-même que son cœur, toute cette capacité qu'Il a d'aimer les gens, d'aimer les hommes, ses disciples, tous ceux qui sont autour de Lui, et d'aimer les hommes à travers tous les siècles, tout cela est le lieu du surgissement de la Révélation de tout ce que le cœur du Père avait à nous dire. A ce moment-là, Jésus peut ajouter : "Tout m'a été remis par mon Père !" Et c'est vrai que le cœur de Jésus-Christ contient tous les "trésors cachés de la sagesse, de la connaissance et de la science de Dieu." Tout cela nous l'avons reçu par le cœur du Christ. Et Jésus continue : "Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut bien Le révéler" montrant par là qu'effectivement le cœur humain de Jésus-Christ est pour ainsi dire le carrefour et la plaque tournante de tout le mystère de la révélation et du dessein de Dieu.
Ensuite, à travers deux images, Jésus nous montre comment ce cœur, son propre cœur créé le lien entre tous les hommes. Il dit : "Chargez-vous de mon joug !" Le joug c'est précisément ce qui assure la cohérence, la cohésion de l'effort d'un attelage au travail. D'une certaine manière, le joug qu'est le Christ ou le joug du Christ, c'est précisément son cœur qui est capable d'atteler notre propre cœur au sien. Jésus ajoute : "Vous trouverez du soulagement pour vos âmes !" Non pas que nous nous déférions de tout notre travail sur le Christ, mais précisément parce qu'à partir du moment où le cœur du Christ est le lieu de la révélation, la source jaillissante de tout l'amour de Dieu, c'est le lieu même de cette communion qui fait que notre âme peut y trouver un véritable soulagement, un véritable repos. Car, à ce moment-là notre cœur n'a plus envie d'un bonheur individualiste, uniquement en fonction de son propre épanouissement, de son propre désir, comme si le désir pouvait se satisfaire tout seul, ou par l'homme seul.
Je crois que la signification de cette fête est extrêmement profonde pour nous. Le sens même que devrait éveiller en notre vie le cœur du Christ c'est précisément que le cœur est fait pour partager la communion, communion de l'homme et de Dieu et communion des hommes entre eux, dans l'unique cœur de Dieu.
Tout au cours de cette eucharistie, demandons au Seigneur qui s'est livré pour nous, d'éveiller en nous ce sens véritable du cœur, de son propre cœur et de notre propre cœur.
AMEN