MYSTÈRE D'AMOUR INFINI
Dt 7, 6-11; 1 Jn 4, 7-16; Mt 11, 25-30
(26 juin 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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n devenant une fête liturgique, le Sacré-Cœur du Christ cesse d'être seulement une dévotion et prend quelque distance par rapport aux fantasmes plus ou moins équilibrés qui ont pu soutenir cette dévotion, y compris chez Sainte Marguerite Marie Alacoque. C'est une affirmation de notre foi qui est en jeu dans cette célébration liturgique et notre foi s'enracine dans la Parole de Dieu. Et de fait, tout au long de la Bible, on nous parle du cœur de Dieu. Pour ne citer qu'un seul texte, dans le prophète Osée, Dieu nous dit que son cœur est en émoi et que ses entrailles frémissent à cause de son peuple, parce qu'Il a aimé son peuple comme un père aime son enfant, et son peuple n'a pas reconnu qu'il était aimé. Le cœur de Dieu, c'est ainsi le mystère de cette façon divine d'aimer que Dieu a pour nous, pour toute la création et pour chacun d'entre nous. Ce mystère s'enracine plus profondément encore dans l'intimité inimaginable d'amour qui existe entre le Père, le Fils et l'Esprit, l'Esprit étant lui-même l'explosion éblouissante de cet amour intime de la Trinité. C'est cela le cœur de Dieu.
Mais quand nous parlons plus particulièrement du Cœur de Jésus, nous voulons dire que ce Cœur de Dieu, cette façon divine d'aimer s'est incarnée en Jésus Christ dans un cœur d'homme, dans une façon humaine d'aimer. Le Cœur de Jésus, c'est un cœur semblable au nôtre. L'amour du Christ pour ses disciples, pour sa mère, pour tous ceux qui l'ont approché pour les pécheurs, pour Marie-Madeleine, cet amour du Christ est un amour humain, un amour qui a les connotations affectives, sensibles, charnelles qui sont celles de la manière humaine d'aimer. Le Christ nous a aimés de manière humaine. Et en même temps, cet amour humain du Cœur de Jésus est la même chose que l'amour divin qui, encore une fois, rayonne de manière éblouissante dans l'intimité du face à face entre le Père, le Fils et l'Esprit.
Il y a donc une possibilité d'aimer divinement avec un cœur humain, puisque Jésus nous a aimés et nous aime ainsi. Il n'y a pas contradiction entre cet amour infini qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer, et la pauvreté, les limites, le caractère sensible, charnel voire sentimental du cœur de l'homme. Il n'y a pas contradiction, mais il y a, au contraire, approfondissement. C'est la sensibilité même de l'homme, c'est toute cette connotation affective et sensible de l'homme qui est, en Jésus-Christ, reprise en sa profondeur et creusée infiniment par sa nature divine, par l'amour divin qui le porte en lui, qu'il est. Jésus nous aime humainement avec le caractère infini et la puissance de l'amour même de Dieu.
Et ceci explique aussi le commandement qui nous est donné : "Aimez vous les uns les autres, comme je vous ai aimés", c'est-à-dire que nous devons, nous qui sommes des hommes, qui avons un cœur d'homme, un cœur donc limité, un cœur affectif, un cœur sensible avec tout ce que cela comporte d'émouvant et aussi d'un peu insuffisant, nous qui sommes des hommes qui nous aimons les uns les autres d'une façon humaine, sans cesser d'être des hommes, nous pouvons, par la grâce du Christ, si nous nous laissons habiter par l'Esprit du Christ, recevoir dans notre cœur la puissance divine d'aimer. Nous ne cesserons pas d'être des hommes, et cependant notre cœur sera élargi, creusé, approfondi. Et nous le savons, pour nous comme pour le Christ, cet approfondissement, ce creusement du cœur n'ira pas sans la croix, sans la souffrance puisque c'est au moment où Il venait de mourir que le Cœur du Christ s'est ouvert pour répandre sur nous le trésor de sa tendresse divine.
Nous pouvons donc, chacun d'entre nous et tous ensemble, nous aimer divinement, car le Christ nous appelle à cela. Et la fête du Cœur du Christ nous apprend qu'il y a, pour chacun d'entre nous une possibilité divine d'aimer Dieu parce que Dieu nous aime, et de nous aimer les uns les autres, parce que Dieu nous aime, comme Dieu nous aime comme Dieu nous a aimés dans le Cœur du Christ, à la fois de manière divine et humaine. C'est cela la grâce, c'est cela notre vocation de chrétien, c'est cela la sainteté : apprendre à aimer, non pas seulement d'une manière humaine, mais avec cette intensité cette pureté, cet absolu que Dieu seul connaît et peut donner. Mais cet absolu, cette pureté, cette intensité divine, c'est bien dans un cœur d'homme, dans notre cœur d'homme comme d'abord dans le cœur du Christ qu'elle s'incarne et se déploie.
AMEN