L'AVENIR EST DANS LA MAIN DE DIEU

Est 3, 7-11

(3 octobre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Walcourt : La reine Esther 

F

rères et sœurs, tout le monde connaît par un certain nombre de tableaux de la renaissance surtout, la figure de la reine Esther qui tombe en pamoison devant le roi Assuérus, qui est Xerxès. Tout le monde imagine que cette petite histoire romancée, c'est l'héroïsme d'une femme qui sauve le peuple. Vous connaissez l'histoire : le roi sur le conseil de son premier ministre qui est très malveillant vis-à-vis des juifs, décide de livrer les juifs à la persécution, ce qui est le premier pogrom, première persécution des juifs dans l'empire perse, ce n'est pas d'aujourd'hui hélas. Esther, sous l'instigation de son oncle serait allée au banquet du roi pour lui demander de changer d'avis, le supplier d'épargner son peuple. 

       Du point de vue dramatique, la pointe, c'est le moment où la reine arrive. Elle est très émue, on verra cela dans la suite des lectures dans la semaine. Aujourd'hui, paradoxalement, c'est le texte le plus important. Le vrai problème, ce ne sont pas les événements de la scène pour Flaubert, "des sels pour madame", ce n'est pas le problème de savoir si la reine va tomber en pamoison ou pas, c'est une question théologique qui est à la base du livre d'Esther et qui est intéressante. 

       Vous l'avez entendu, les Perses, le roi Assuérus et ses conseillers notamment Aman, décident par des tirages au sort qui se disent "pour" ou "pourim" (d'où la fête de Pourim), à quels moments le temps et l'histoire leur seront favorables. Dans le récit du livre d'Esther, qui est un peu caricatural, qu'est-ce que c'est que le peuple Perse ? C'est un peuple très puissant, qui a une armée, une civilisation, qui construit des villes, etc … beaucoup plus fort que le peuple d'Israël. Mais où est le talon d'Achille de ce système ? c'est qu'il se confie uniquement à la divination par les sorts pour savoir ce qui leur sera favorable ou pas. Donc, la conception des Perses c'est la négation de l'Histoire. Dans l'histoire il ne peut rien arriver de surprenant, puisqu'on le maîtrise par la divination et les tirages au sort, à la courte paille. 

       Pour les juifs, c'est choquant. Ce monde Perse vit sur de la superstition, des calculs astrologiques, des calculs de tirage au sort, et prend les décisions de toute l'humanité d'alors, c'est comme cela qu'ils imaginent, uniquement à partir de tirages au sort. Ce que va montrer le récit, c'est qu'à un moment donné, pour l'année, on tire les sorts et l'on dit, au dernier mois de l'année, ce sera le mois favorable pour l'empire Perse. Le conseiller du roi, Aman, dit qu'il a une décision très intéressante à réaliser à ce moment-là, puisque tout va être favorable, il faudrait qu'on supprime les juifs à cette époque. On va profiter de cette bonne opportunité des sorts et de la divination pour arriver à l'anéantissement du peuple juif. Ce que va montrer le récit, c'est précisément que cela ne marche pas et tout se retourne contre eux. 

       C'est toujours la même chose dans la Bible. A première lecture, c'est incompréhensible, caché. Ici c'est une des premières fois où l'on confronte deux théologies. Une théologie païenne qui croit que la religiosité c'est de maîtriser l'avenir, que l'homme par des procédures magiques va pouvoir maîtriser son avenir. Autrement dit, l'avenir n'appartient pas exactement à Dieu. Il appartient à la manière dont l'homme magouille pour essayer d'avoir des renseignements pour savoir comment faire. Donc, il n'y a pas d'Histoire à proprement parler. Il n'y a pas ce qui fait aujourd'hui pour nous l'intérêt minimal que nous avons tous les matins  de savoir ce qui s'est passé la veille, l'histoire apportant chaque jour son lot de bonnes et de mauvaises nouvelles. L'empire Perse n'a pas de nouveauté. Il essaie au contraire parce qu'il a peur du temps, de maîtriser ce qui peut arriver par des procédés pseudo religieux et magiques. Alors que les juifs eux, laissent la disponibilité de l'histoire et du temps à Dieu, ce qui suppose la foi et la confiance qui est à l'inverse de la magie qui veut prendre pouvoir sur l'histoire et le temps. 

       En réalité, le livre d'Esther, c'est la confrontation de ces deux visions des choses : d'une part, la vision du peuple juif qui est un tout petit peuple perdu, dispersé à Babylone et dans les grandes villes de Perse et qui apparemment n'a aucun avenir, il est perdu, il est exilé, déporté, il ne lui reste plus d'espoir. Et cependant, il sait que c'est son Dieu qui est le maître de l'avenir. Et en face, il y a le roi avec tous ses grands serviteurs qui eux croient qu'ils ont leur avenir dans la poche et sous la main et qui vont essayer d'exterminer le peuple juif à cause d'un conseiller pervers. 

       Le récit du livre d'Esther montre que les sorts, les pourim  qui devaient normalement jouer pour les projets  d'Aman, en réalité, Dieu qui est le maître de l'Histoire, les as retournés contre eux au profit de son peuple. C'est riche d'un enseignement pour nous aujourd'hui. C'est vrai que de nos jours, il y a un retour, soit par la technique, soit par la prévision, par la statistique, soit par les assurances, vers une certaine domination de l'avenir, de faire que l'avenir soit contrôlé et contrôlable et qu'on n'ait pas de surprises. Vous voyez bien ce qui se passe ces jours-ci, c'est un peu ce qui se passe dans le livre d'Esther. Toute une société qui croit qu'elle va s'enrichir, se développer, travailler et trouver une richesse économique sans freins, tout à coup, la machine se grippe et cela ne marche plus. 

       Cela peut paraître bizarre, mais c'est exactement le problème du livre d'Esther. Les hommes ont-ils la maîtrise de l'histoire et du temps ? Ou bien l'histoire et le temps sont-ils entre les mains de Dieu ? C'est la question qui nous est encore posée aujourd'hui parce que ce n'est pas simplement au niveau des grands événements mondiaux, mais c'est au niveau de notre vie personnelle que cette question résonne. Comment vivons-nous ? Est-ce que nous vivons comme si nous essayions désespérément d'avoir prise sur notre temps, sur notre histoire, sur nos projets ? Ou au contraire, est-ce que nous acceptons sans cesse que ce qui arrive, ce qui advient, même si cela remet en cause nos projets légitimes, en réalité, peut toujours être lu de la manière dont Dieu nous fait signe en nous disant : ton temps, ton histoire reposent dans mon amour et dans ma main, et la seule attitude possible c'est la foi et la confiance. 

 

       AMEN