LA PRIÈRE OUVRE L'ACCÈS DIRECT A DIEU
Est 4, 17a-21 ; Lc 12, 13-21
(9 octobre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Walcourt : La reine Esther devant le roi
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rères et sœurs, comme nous l'avions déjà vu et entendu pour le livre de Tobie, l'art des écrivains de l'époque, lorsqu'ils écrivaient ce genre de tout petit roman édifiant, était l'art d'insérer dan le texte même du récit un certain nombre de prières qui devaient avoir déjà cours dans la tradition juive, des quasi psaumes, mais qui n'avaient pas été intégrés dans le livre des psaumes, et on s'arrangeait pour qu'à un moment donné (c'est d'ailleurs un procédé classique dans l'écriture des romans), il y ait une petite pause, un temps d'arrêt dans lequel on se recueille pour prier.
Ce récit est admirablement bien écrit puisque lorsqu'on commence à arriver au moment de la tension, le décret contre les juifs, l'extermination est décidée, Aman est premier ministre, il a payé l'opération donc il veut vraiment la mener à bonne fin. Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman ce qui évidemment a immédiatement mis le feu aux poudres, donc Mardochée est le responsable de l'extermination du peuple. S'il avait simplement fait sa petite génuflexion devant Aman, on aurait été tranquille et Aman n'aurait pas eu de motif concret pour engager la persécution. Aujourd'hui, il nous faut davantage de suspens parce qu'on est habitué aux films policiers, mais à cette époque, on est au maximum du suspens. Précisément au moment où il devrait se passer enfin quelque chose et le lecteur est très impatient d'avoir le dénouement du récit, non, on s'arrête et l'on prie.
Cette manière de faire est extrêmement belle et intéressante, car cela montre que dans la vie il y a aussi l'action, le suspens pour réaliser une action, mais à certains moments, on s'arrête et l'on prie. On est en présence de Dieu et stop, on fait la halte prière, le moment de son approfondissement devant Dieu et dans la relation avec lui.
Or, tout le suspens de cette prière est parfaitement intégré au récit, et je voudrais attirer votre attention là-dessus. En effet, sur quoi repose le suspens du livre d'Esther ? Il y a des barrages dans l'accès au roi, c'est-à-dire que l'on ne peut pas aller dire directement au roi : ton premier ministre est une vraie crapule, tu ne devrais pas lui faire confiance, il t'a acheté, il a de la haine contre les juifs, mais c'est injuste, c'est un règlement de comptes avec un des membres de ce peuple, le vieux Mardochée. Le roi est inaccessible à la prière, on ne peut entrer en présence du roi que si explicitement on y a été appelé. Il en est de même pour les femmes qui sont dans le harem. Elles ne choisissent pas la nuit où elles vont entrer dans la chambre du roi, c'est le roi qui les fait venir. La pauvre Esther qui est enfermée dans le harem du roi Assuérus, parce qu'elle est très mignonne, jolie et gentille, elle ne peut rien pour son peuple, car elle n'a pas le droit d'accès au roi et donc elle ne peut pas présenter sa supplication au roi.
Que voyons-nous dans le récit ? Dieu qui est infiniment plus grand qu'Assuérus, va être directement accessible à la prière. Tout le suspens du récit réside en ceci : qui est le plus accessible à la supplication des pauvres ? Est-ce que c'est le roi ? Est-ce que c'est Dieu ? Là on a une véritable théologie de la prière et un approfondissement dans la conscience d'Israël sur ce qu'est la prière. C'est vrai que la prière n'est pas uniquement un acte religieux, on peut à certains moments dire : je vous en prie, laissez-moi le passage libre ! On prie la personne. L'attitude de prière dans l'Antiquité comme d'ailleurs aujourd'hui n'est pas réservée à Dieu, c'est l'expression d'un souhait à quelqu'un d'autre en lui demandant de bien vouloir répondre à votre demande. Or là, dans le monde ancien, ce dont les juifs prennent conscience, c'est que lorsqu'on adresse sa prière au roi païen on ne peut pas l'atteindre, il y a barrage d'accès, même pour la reine Esther. Tandis que vis-à-vis de Dieu, il n'y a pas de barrage.
Aujourd'hui cela nous paraît évident, mais c'est une véritable conquête dans le monde spirituel, qui est de croire que la transcendance de Dieu qui n'a pas son pareil n'empêche pas le contact immédiat. C'est toute la théologie de la prière aussi bien païenne que chrétienne. Nous sommes nous, dans une tradition religieuse où lorsqu'on parle à Dieu, il n'y a pas de laissez-passer, il n'y a pas de carte d'identité, comme on le dit dans certains passages du Nouveau Testament, Dieu ne fait pas acception des personnes. Dieu est immédiatement accessible au plus intime de son cœur à la prière humaine. Même si à certains moments, on passe par des intercesseurs, ce qui n'est pas impossible, en réalité, ces intercesseurs ne sont pas conçus comme des gardiens qui empêchent de passer, mais comme des porteurs de la prière et comme des messagers.
Le mystère même de la célébration de l'acte de prière trouve à travers le livre d'Esther une sorte de confirmation et de développement. C'est un petit manuel pour apprendre aux juifs de l'époque qu'ils ne doivent pas avoir peur de vivre dans un monde étranger, dans un monde où il y a des quantités de bâtons dans les roues pour pouvoir épanouir leur vocation leur désir, mais il y a quelqu'un qui les entend toujours et immédiatement. C'est le mystère même de Dieu auquel on a accès que par la prière.
AMEN