L'HISTOIRE, LIEU D'INTERVENTION DE DIEU

Jdt 9, 1-6

(20 septembre 2004)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Bar-sur-Aube : Judith 

C

omme on a dû déjà vous le dire, le texte de la Bible comprend pas mal de petits récits comme celui de Judith que nous lisons maintenant, et qui ressemblent à de véritables romans. C'est une œuvre d'imagination qui prend quelques éléments historiques de-ci, de là, pour démontrer un aspect profond de la vie de foi d'Israël avec son Dieu. 

Aujourd'hui je me permets d'expliquer un peu cette prière de Judith qui est dans doute la clé de tout le récit, mais qui évidemment, est assez difficile à comprendre. Je ne sais pas si vous avez saisi toutes les allusions, mais c'est assez compliqué. Judith va prier Dieu, et dans le morceau que nous avons entendu, elle dit des choses assez mystérieuses. Elle dit : "Seigneur, Dieu de mon père Siméon, tu l'armas d'un glaive vengeur contre les étrangers qui défirent la ceinture d'une vierge à sa honte, et profanèrent son sein à son déshonneur". De quoi s'agit-il ? C'est une vieille histoire, là aussi qui était consignée dans le récit de la Genèse. Siméon était un des fils de Jacob, il se trouve que Jacob avait eu douze fils, ce qui était déjà une très grande bénédiction, mais en prime, treize à la douzaine, il avait eu une fille qui s'appelait Dina. Cette Dina était un peu imprudente parce que pendant que toute la famille était à Sichem, elle gardait les troupeaux, mais on ne sait pas trop si elle ne faisait que garder les troupeaux, toujours est-il que le prince de Sichem l'a vu et s'est épris d'elle. Ce prince de Sichem avait d'ailleurs un nom assez sympathique, il s'appelait Hamor, ce qui veut dire l'âne. A bon entendeur ! Elle est donc venue vers son père, elle a raconté ses frasques, et à ce moment-là Jacob a dit : on ne va pas se battre pour cela, il suffit qu'Hamor épouse ma fille Dina, mais je mets une condition, c'est que la ville de Sichem se fasse circoncire avec le prince Hamor. Evidemment, Hamor avait tellement envie d'avoir la petite Dina qu'il a convaincu tous ses concitoyens et ils se sont faits circoncire. Alors, évidemment, la circoncision provoque un petit inconvénient, c'est que pendant trois jours, vous avez la fièvre, cela fait de l'infection. Donc, tous les sichémites étaient dans un mauvais état, ils n'étaient pas en forme, et c'est le moment où Siméon et ses frères en ont profité pour aller massacrer toute la population qui n'était pas capable de se défendre et qui surtout préparait la noce. 

       Vous voyez que c'est quand même une histoire assez gratinée et le vieux Jacob à la suite de cet épisode dit à Siméon qui était l'aîné : "Te rends-tu compte de l'état dans lequel tu nous as mis ? Je vais être obligé de partir." Siméon répond : "Fallait-il traiter notre sœur comme une prostituée ?"

       Ici, Judith reprend la même chose : "Mon père Siméon, quand il a su que sa sœur Dina avait été violée (c'est ce qu'on dit généralement, mais c'est un terme générique, disons outragée), tu as voulu que Siméon exerce une vengeance pour défendre l'honneur de notre sœur. Aujourd'hui, ce n'est plus simplement Dina, mais c'est toute la terre de Judée, tout la terre des pères qui est menacée par ce nouvel Hamor qui est Holopherne et qui va sans doute faire la même chose". Le raisonnement est le suivant : Seigneur, tu as voulu qu'on venge Dina après que le malheur se soit passé, mais je pense que maintenant, il faut nous venger avant que cela ne se passe. Il faut que Holopherne disparaisse avant qu'il ne vienne sur notre terre, et que par sa conquête militaire, il ne la viole. C'est cela la prière de Judith et c'est là que se situe le nœud de l'histoire. Il va falloir que Dieu fasse mieux que ce qu'Il n'avait fait avec les pères, parce que Dina y avait quand même laissé quelque chose, il faut que la terre soit protégée avant qu'Holopherne ne l'outrage. 

       C'est cela tout le ressort du récit, et c'est assez subtil parce que ce n'est pas maintenant Siméon qui va porter le coup de glaive, c'est une veuve, éminemment menacée par sa situation, si par hasard Holopherne devait gagner, en plus, elle est mignonne, séduisante, et elle a tout pour elle, donc immédiatement, elle se retrouverait dans le groupe des esclaves d'Holopherne. Donc, c'est elle-même, et c'est là qu'on voit que Dieu est capable de faire, c'est cela le but, la pointe du récit, là où les sichémites avaient été tués à la fois par l'ardeur du désir de Hamor, et la fièvre qui suit la circoncision, ici, Judith va imaginer une autre manière pour anesthésier l'ennemi et le rendre incapable. Il faut qu'Holopherne soit complètement saoul, qu'il retourne dans sa tente, et à ce moment-là, elle va se glisser dans la tente et elle va le tuer. 

       On a exactement la même symétrie. En fait, Holopherne qui apparemment est le vainqueur, le plus fort, va devenir le plus faible comme Hamor au moment où il est circoncis pour pouvoir être vaincu par une femme. Après, Judith dit : "O Dieu, toi mon Dieu, puisque c'est toi qui a fait le passé, et ce qui arrive maintenant, et ce qui arrivera plus tard". En réalité, Judith est une excellente théologienne, elle dit que puisque Dieu tient dans ses mains toute l'histoire, il a réussi par le passé, il faut qu'il réussisse maintenant et pour l'avenir, de préserver l'intégrité d'Israël comparé à une femme, et que ce pays ne doit pas être détruit et abîmé par des ennemis. 

       C'est une théologie un peu gros grain, on ne fait pas dans la nuance, en tout cas, pour les images qu'on utilise, on ne fait pas dans la dentelle, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais en même temps cela explique quelque chose Pour ce récit, ce qu'il s'agit de montrer, c'est que la fidélité de Dieu s'est manifestée avec les pères en sauvant Dina du déshonneur, et maintenant, Dieu va démultiplier les merveilles, les faire encore plus grandes que ce qu'il faisait à l'origine, à cause de la prière et de la confiance de la veuve Judith dans la puissance de Dieu. C'est une méditation sur l'histoire d'Israël. Cette histoire apparemment va de mal en pis, mais en réalité grâce à la fidélité de quelques-uns, Dieu continue d'agir dans cette histoire, par des moyens parfois plus cachés, mais de plus en plus merveilleux et de plus en plus efficaces pour garder Israël dans la foi des pères. 

       Je crois qu'on peut faire la transposition aujourd'hui, non pas qu'il faille aller vous cacher dans le camp des ennemis pour les tuer, ce n'est pas là le problème, mais c'est pour voir que cette réflexion sur l'histoire nous amène sans cesse à redécouvrir le sens même de l'histoire pour les chrétiens. C'est le lieu même où Dieu a tout loisir de multiplier les merveilles de salut qu'il a instauré et déployé dans le passé, et de faire que ce qui a été la promesse au départ continue à germer, à grandir, et à témoigner de la puissance de Dieu sur cette histoire des hommes. 

 

       AMEN