RETROUVER LE VRAI SENS DU SABBAT

Ne 13, 15-19 ; Lc 15, 11-32

(23 octobre 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

 

rères et sœurs, le texte de Néhémie est d'une actualité brûlante. Cette histoire où les Tyriens et les gens du pays viennent faire du commerce à Jérusalem même le jour du sabbat correspond assez bien à ces problèmes de législation dont on a beaucoup parlé dans les journaux ces mois derniers, pour savoir si l'on pouvait autoriser l'ouverture des grandes surfaces le dimanche. Après tout, les Tyriens qui viennent faire du commerce à Jérusalem ne sont ni plus ni moins que l'équivalent des grandes enseignes des grands magasins qui veulent faire des affaires et remplir leur tiroir caisse tous les jours, y compris le dimanche.

Néhémie en est à sa deuxième mission, c'est un moment de reconstruction, de réorganisation de la société et donc, la vitalité économique est à son plus haut niveau. Les juifs qui reviennent se répartissent les terres, remettent en valeur le territoire, tout cela évidemment encourage le commerce et les échanges. Il est presque inévitable que Jérusalem qui est le point de départ d'une restauration de toute la Judée soit également le point de convergence de toutes les affaires commerciales. Les ennemis qui étaient autour de la ville et qui ne voulaient pas que Jérusalem soit restaurée, quand il constatent que cela ne va pas si mal, désirent eux aussi en profiter !

On se trouve bel et bien dans une situation qui démontre le grand penchant des sociétés : à partir du moment où l'on rentre dans le cycle de la fabrication, de la vente, du bénéfice, de la consommation, au bout d'un moment, il n'y a plus de raison de s'arrêter. Néhémie réagit d'une façon assez radicale (et cela n'a rien à voir avec la réaction du gouvernement actuel), car Néhémie barricade Jérusalem pour qu'on ne vienne plus y faire des échanges et travailler le jour du sabbat. La méthode pouvait se concevoir à l'époque, parce qu'une petite ville comme Jérusalem peut subsister vingt-quatre heures si l'on a fait les réserves la veille. Il faut savoir qu'aujourd'hui encore, il y a un grand nombre de juifs même en diaspora, qui prennent toutes les mesures possibles pour respecter de la façon la plus scrupuleuse possible, le repos du sabbat. On peut critiquer, on peut admirer, je laisse à chacun son opinion, mais cela existe.

Mais que veut dire la réaction de Néhémie ? Mais surtout, que veut dire la prescription du sabbat ? Cette prescription a un sens assez profond. Notre désir de Dieu passe à un certain moment par une limitation de nos désirs humains les plus légitimes, comme acheter, vendre, faire du commerce, faire la cuisine, planter des vignes et cultiver son figuier. La loi du sabbat peut paraître dans une certaine perspective comme quelque chose de castrateur, c'est une coupure dans le désir, mais en même temps, c'est le seul moyen qu'on avait trouvé pour dire que notre désir ne peut pas s'épanouir n'importe comment. Si on veut retrouver la place du désir de Dieu, il y a un moment où notre propre désir humain doit rencontrer ses limites. Pourquoi ? pour une raison très simple, qui est que l'économie du désir dans le cœur humain, c'est toujours plus, toujours plus, toujours plus ! Dans cet élan vers le "toujours plus", à certains moments, on peut oublier le but et l'on s'épuise dans la quête du désir lui-même. C'est pour cela que le désir est toujours représenté, par exemple dans les publicités, de façon très narcissique. Aujourd'hui, les formules favorites pour dire cela c'est : je m'éclate, je m'épanouis ! Ces formulations du désir sont extrêmement prisées. Elles peuvent être, il faut bien le comprendre, pas uniquement des désirs matériels. On s'éclate aussi dans des domaines beaucoup plus subtils, plus aménagés, culturellement évolués, mais c'est quand même l'économie du désir humain.

Le sabbat, dans l'économie de la Loi juive, c'est reconnaître que le désir humain en ce qu'il a d'humain, a des limites. Il faut qu'il lâche prise sur le monde, sur les autres, sur les échanges, sur la vie économique, pour rendre compte qu'en réalité le moteur profond du désir humain, c'est la rencontre de Dieu. Aujourd'hui, c'est le genre de considération qui n'a pas cours à l'Assemblée Nationale, j'imagine mal nos députés en train de plaider pour le désir de Dieu en légiférant sur le travail du dimanche. C'est un temps qui n'existe plus.

Mais cela nous pose la question quand même. Ces questions-là ne sont pas d'abord institutionnelles. Est-ce que nous savons dans notre vie réaliser une certaine forme du sabbat, du repos ? C'est-à-dire un moment où le désir au lieu de se laisser aller à cette course qui normalement n'a pas de limites : si j'ai cela, je veux encore plus, c'est le grand mythe de la société moderne et de l'acquisition des richesses et du développement du capital. S'il n'y a pas des moments où je me dis que mon désir lui-même doit retrouver ses limites profondes et surtout sa dynamique profonde, en lâchant prise sur la vie courante, je risque purement et simplement de perdre mon désir dans le désir de moi-même ou de tout ce qui est à ma mesure, et de perdre la véritable économie qui est le désir de Dieu.

 

AMEN